La mémoire oubliée

L’été 1942 fut celui de la déportation des Juifs de Belgique vers les camps de concentration et d’extermination nazis. Dans notre pays, la destruction des Juifs a atteint 42 % de la population, près d’une personne sur deux. Soixante ans plus tard, la reconnaissance politique du rôle des forces administratives et judiciaires belges dans ce processus meurtrier reste à assumer. Entretien avec l’historien Maxime Steinberg autour du 60e anniversaire de la déportation des Juifs de Belgique. Dans votre article inédit Comment dit-on en flamand «ces heures sombres de notre histoire»?, vous déplorez le non-événement de cet été : l’oubli relatif du 60e anniversaire de la déportation des Juifs de Belgique. En effet, les dates-clefs du 4 et du 15 août, marquant respectivement le départ du premier des 27 convois de Juifs belges de la Caserne Dossin à Malines et la première grande rafle d’Anvers, sont passées totalement inaperçues. Seul un concert a eu lieu à la Caserne Dossin, dans le cadre du Festival de Flandre. Il existe bien un pèlerinage annuel de l’Union des déportés juifs et ayants-droit, mais il s’agit d’un deuil commémoratif, assez typique d’une mémoire juive détachée de l’histoire proprement dite. Le pèlerinage ne rappelle aucune date significative pour l’histoire de la déportation : il a lieu en septembre -cette année, au début du mois d’octobre- et n’est lié qu’à la proximité de Yom Kippour. On peut donc parler d’un oubli des faits historiques, même s’il y a mémoire de la tragédie. Toutefois, on a appris que le député réformateur Olivier Maingain a choisi cette date symbolique du 60e anniversaire de la première grande rafle pour proposer d’instituer une «commission d’enquête parlementaire sur les éventuelles responsabilités politiques, administratives et judiciaires belges dans la persécution et la déportation des Juifs». Un espoir d’obtenir une reconnaissance politique des responsabilités belges? Oui, et en cela, la proposition marque un grand pas en avant. Le sort qui lui sera réservé indiquera à quel point les hommes politiques belges sont prêts à assumer les agissements de l’appareil d’Etat et de ses administrations dans la persécution, le rassemblement et la déportation des Juifs. On peut aisément démontrer que la coopération des forces de l’ordre belges a eu un impact déterminant sur le résultat des opérations policières de l’occupant. Il suffit de comparer la situation d’Anvers avec celle de Bruxelles. A Anvers, trois ou quatre rafles, entre le 15 août et le 12 septembre, ont rassemblé près de 3.000 Juifs à la Caserne Dossin, soit le contingent de trois convois. Les forces allemandes de police et leurs auxiliaires de la SS flamande ont pu compter sur le renfort décisif de la police communale. Avant cela, les services communaux avaient accepté de distribuer les étoiles jaunes. A Bruxelles, les autorités communales ont refusé d’assurer la distribution des étoiles, et les policiers n’ont pas prêté leur concours à la dizaine d’Allemands préposés aux affaires juives. Dans ces conditions, la seule rafle effectuée dans cette ville n’a touché que, si je puis dire, 500 personnes, ce qui équivaut à un demi-convoi de déportés. Il existait un espace de résistance possible, dont l’exploitation pouvait faire la différence. Le travail d’une commission d’enquête pourrait donc s’avérer précieux. Il pourrait amener la Belgique au degré de conscience qu’a déjà atteint la France, dont le Président, Jacques Chirac, a déclaré reconnaître les fautes du passé et les fautes commises par l’Etat, lors de la commémoration officielle de la rafle du Vel d’Hiv’ en 1995. Y a-t-il des risques que cette proposition soit rejetée? Disons que son sort est pour le moins incertain, si l’on considère les options de l’oubli qui ont dominé jusqu’à présent. Songez au discours du Premier ministre Guy Verhofstadt pendant la «journée du martyr juif de Belgique» du 24 septembre 2000. Il y affirmait que, pour la question juive, la situation en Belgique pendant la guerre n’était pas comparable à celle des pays voisins. Or, pour ne citer qu’un exemple, les grandes rafles d’Anvers et la rafle du Vel d’Hiv’ ont, dans un contexte politique et policier différent, la même importance historique. Toutes proportions gardées, elles touchent autant les deux communautés. De plus, la proposition d’Olivier Maingain, si bienvenue soit-elle, ne concerne pas le rôle de l’Etat dans le déni de mémoire. Dans l’immédiat après-guerre, aucun statut spécial n’est conféré aux survivants du judéocide, et d’ailleurs, la spécificité juive de l’extermination est globalement ignorée. Il faudra attendre les années 50, avec la création de l’Union des déportés juifs et ayants-droits pour que les victimes elles-mêmes revendiquent un statut particulier. De la même façon, l’Etat a choisi le Fort de Breendonk comme mémorial national des victimes du nazisme. Il est exact que des 3.000 personnes passées par ce camp de terreur, la moitié n’a pas survécu; mais la Caserne Dossin, lieu de rassemblement de 25.000 déportés juifs (dont moins de 5 % ont survécu), a été complètement oubliée. Elle est redevenue un centre militaire, puis dans la dernière période, un luxueux complexe d’appartements… Il a fallu attendre 1995, et l’ambiance du cinquantenaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour qu’un Musée juif de la déportation et de la résistance y ouvre ses portes, sur une initiative privée. Cependant, depuis sa création, le Musée connaît beaucoup de succès, et attire, notamment, de nombreux élèves, tant du côté francophone que néerlandophone. Ne doit-on pas s’en réjouir? Si, mais peut-on s’en contenter? Le Musée n’occupe que l’un des appartements du complexe et il est trop petit pour l’organisation d’activités pédagogiques qui enrichiraient la visite. De plus, le Président de la Communauté flamande, Patrick Dewael, a pour projet de le transformer en Vlaams Holocaustmuseum, qui pourrait rivaliser avec les autres entreprises mémorielles de l’Ouest de l’Europe. Si l’on ne peut qu’être impressionné par l’ampleur du budget qui est alloué à ce projet (6,2 millions d’€ jusqu’en 2005), on doit aussi s’interroger sur sa signification. Le Ministre-Président entend que les Flamands […] continuent de se souvenir de ce qui peut advenir, quand des idéologies totalitaires, qu’elles soient maintenant d’extrême droite ou d’extrême gauche, l’emportent dans notre démocratie. Ne doit-on pas redouter cette lecture instrumentale de l’histoire, craindre l’oubli du «scénario belge» et la dilution de la spécificité juive de la tragédie? Avant de répondre à ces questions, nous devons attendre la réaction des politiques à la proposition d’enquête, afin d’évaluer leur capacité à assumer «ces heures sombres de notre histoire».

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