Le négociateur de la paix

Négociateur à Oslo en 1993 et à Taba en 2001, Yossi Beilin n’a pas abandonné le combat qu’il mène pour la paix. Cet ancien ministre de la Justice du gouvernement Barak considère que l’union de la gauche au sein d’un seul parti est une condition nécessaire mais pas suffisante pour sauver le processus de paix. Nous l’avons rencontré à l’occasion de sa participation au colloque consacré au judaïsme laïque et humaniste organisé par le Cclj. Pensez-vous que les Travaillistes soient condamnés à perdre les prochaines élections législatives?
Sans faire preuve d’optimisme débordant, je pense qu’il est encore possible d’éviter la catastrophe en dépit de la participation des Travaillistes au gouvernement Sharon. Pour ce faire, il faut tout d’abord que Benyamin Ben Eliezer, le ministre de la Défense, ne remporte pas la présidence du Parti travailliste lors des primaires du 19 novembre 2002. Cet homme, qui ne cesse de s’aligner sur les positions d’Ariel Sharon, a tout simplement détruit l’héritage que Rabin nous a légué. De la part d’un Travailliste, c’est impardonnable. Haïm Ramon et Amram Mitzna ont également annoncé leur candidature. J’espère qu’un de ces deux hommes l’emportera. Ils sont tous les deux soutenus par des courants qui sont très proches. Il faut pourtant qu’il y en ait un qui s’écarte s’ils souhaitent que Ben Eliezer ne prenne pas la direction du Parti travailliste. Une fois ce dernier écarté de la présidence, je ferai tout pour que les Travaillistes et le Meretz s’unissent pour ne former qu’un seul parti. C’est le seul moyen qui permettra au camp de la paix de devenir la principale force politique de la prochaine Knesset.

Vous devrez donc expliquer à l’opinion publique israélienne votre programme pour la paix. Quel en est le contenu?
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’expliquer aux Israéliens quelle sera la solution du conflit qui nous oppose aux Palestiniens. Ils la connaissent déjà : elle a été énoncée à Taba en 2001. Par contre, il faut impérativement les convaincre que la gauche sioniste est prête à la mettre en oeuvre. Cela ne peut se faire que si cette force politique propose aux Israéliens une alternative concrète. C’est pourquoi je considère que le leadership du Parti travailliste et la constitution d’un grand parti de la paix sont deux questions essentielles. Les Israéliens doivent sentir qu’une option de paix s’offre à eux et qu’ils changeront le cours des événements en votant lors des prochaines élections.

Si le camp de la paix échoue lors des prochaines élections, est-il possible qu’une guerre éclate entre Israéliens et Palestiniens?
Je ne pense pas qu’une guerre entre Israéliens et Palestiniens soit envisageable. En revanche, la violence s’intensifiera au travers des attentats et des représailles. Il est probable qu’Israël occupe à nouveau les Territoires palestiniens dans leur totalité. Il faut le rappeler, ce ne sera pas une guerre mais cela peut être pire. Celle-ci présente paradoxalement un avantage sur la situation actuelle : la guerre a un début et une fin. L’impasse dans la quelle nous sommes aujourd’hui peut encore durer longtemps.

Or, Israël ne peut se permettre d’attendre…
Tout à fait car le seul problème auquel nous sommes véritablement confrontés est celui de la survie d’un Etat juif et démocratique. Dans huit ans, les Juifs seront démographiquement minoritaires dans l’espace qui comprend Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Cette question n’est absolument pas théorique, elle est cruciale pour l’avenir d’Israël. Si le prochain gouvernement ne parvient pas à tracer une ligne de partage entre nous et les Palestiniens, nous assisterons à la fin de l’Etat juif et démocratique. Soit, Israël deviendra un Etat binational et conservera ainsi son caractère démocratique. Soit une minorité juive dominera une majorité arabe afin de conserver le caractère juif de l’Etat d’Israël. Dans ces deux cas de figure, Israël ne restera pas un Etat juif et démocratique et on pourra annoncer la mort du sionisme.

En Israël et en diaspora, beaucoup de gens estiment que vous et vos amis du camp de la paix sont des naïfs. Qu’avez-vous à répondre à ces accusations?
Ces accusations ne valent pas la peine d’être relevées. Toutefois, si l’on cherche à savoir quel est le plus naïf d’entre nous, il suffit de demander à ces gens sages et réalistes quelle est la solution qu’ils préconisent pour résoudre à la fois le conflit et le problème démographique qui menacera Israël en tant qu’Etat juif et démocratique en 2010. Ils vous répondront tous qu’il est possible d’obtenir une solution satisfaisante pour Israël en poursuivant la politique actuelle. En fait, cela revient à dire qu’il ne faut rien faire. Ils s’imaginent qu’un beau jour, des tas de Juifs surgiront de nulle part pour s’installer en Israël et inverser ainsi la balance démographique en notre faveur. Quand on pose cette question à Ariel Sharon, il vous répond la même chose : il faut être optimiste car l’immigration juive en Israël augmentera dans les années à venir. Quelle aberration! Comment peut-on être optimiste quand on sait pertinemment que l’aliya diminue considérablement et que le nombre de yordim (Israéliens qui émigrent) ne cesse d’augmenter. Ce n’est pas de la naïveté mais de l’aveuglement. Vous comprendrez donc que tous ceux qui appartiennent au camp de la paix sont en réalité très pessimistes en ce qui concerne l’avenir d’Israël. Comme je ne cesse de le répéter, Israël ne sortira de cette impasse qu’en partageant la terre et en acceptant la création d’un Etat palestinien à ses côtés.

Etes-vous préoccupé par la radicalisation de la diaspora et son alignement sur les idées d’Ariel Sharon?
Oui, mais pas outre mesure. Il s’agit d’une réaction normale. Israël est dirigé par un gouvernement d’union nationale, dominé par la droite et l’extrême droite, qui bénéficie d’un large soutien auprès de l’opinion publique israélienne. La diaspora réagit en fait de la même manière que les Israéliens. Quand le processus d’Oslo était populaire, beaucoup d’Israéliens qui étaient plutôt réticents soutenaient malgré tout le gouvernement. Il en allait de même pour les Juifs de la diaspora. Aujourd’hui, c’est le contraire. De nombreux Israéliens qui étaient favorables aux négociations estiment qu’Arafat n’est plus un partenaire valable et que le processus d’Oslo est mort. Mais comme il s’agit d’un gouvernement d’union nationale, la situation n’est pas la même que sous Rabin et Barak. En effet, la présence de ministres d’extrême droite confère un écho et une certaine légitimité à un discours radical qui demeure néanmoins marginal. Comme cette minorité d’extrémistes haussent le ton, on a l’impression que les Israéliens et les Juifs de la diaspora soutiennent ces mouvements radicaux.

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