«Lynchage médiatique», «matraquage», «intox», «manipulation»: les mots abondent pour dénoncer vigoureusement l’attitude de la presse écrite et audiovisuelle envers Israël. Nul, pourtant, ne dégage autant de sex-appeal que ce terme de «désinformation» que l’on ressasse à l’envi, charriant avec lui tout le ressentiment, la colère, le ras-le-bol de ceux qui l’emploient à tort et à travers, à tort ou à raison. On ne souffre pas de «désinformation» si l’on entend par là qu’on est, en Europe, peu ou pas informé de ce qui se passe au Proche-Orient. On est même surinformé, et beaucoup de ceux qui ont fait du procès aux médias leur cheval de bataille rêvent, en vérité, d’un silence radio, d’un silence télé sur les pratiques de l’armée israélienne dans les Territoires. Si, bien souvent, on ne fait pas dans la nuance côté médias, on peut en dire autant de ceux qui les pourfendent : l’attitude des médias est, à leurs yeux, toujours partiale, unilatérale, orientée, hostile, quand elle n’est pas abjecte, immonde et, au bout de la chaîne, antisémite ou, pour être à la mode, «antifeuj» (version populaire) ou «judéophobe» (version scientifique). Qui a raison? Et ou se trouve la généralisation la plus grave? Avant d’examiner, de peser, de jauger, on peut, d’ores et déjà, constater que ces représentations adverses font miroir : pas plus que les Israéliens ne correspondent à l’image qu’on en fabrique, les journalistes n’appartiennent pas tous à l’espèce dénoncée. Les généralisations n’ont jamais été, dans l’espace public, une saine approche utile et pertinente pour comprendre un phénomène.
Quoi qu’il en soit de la justesse et de l’efficacité de cette croisade menée contre les médias, il est indéniable qu’elle remplit une fonction pour les éléments actifs des communautés juives : elle permet de maintenir cette obligation de réserve vis-à-vis de ce que doit faire Israël, sans la questionner; elle permet de suspendre le jugement politique en déplaçant le débat du côté de l’image et de la représentation; enfin, dans la mesure où l’on ne peut pas ne pas reconnaître qu’il y a un problème de fond dans la manière dont Israël est traité, la polarisation autour des médias permet de rétablir Israël, un tant soit peu, dans son rôle traditionnel de «victime». C’est une manière pour ces âmes militantes de manifester leur soutien indéfectible à Israël en reproduisant la structure binaire inhérente à tout conflit : eux et nous, superposant à la solitude d’Israël l’isolement de la communauté juive au sein de la communauté nationale qu’on soupçonne de reprendre à son compte les vues des médias.
La controverse laisse peu de place à un débat serein. Chacun invoque les grands principes, les grandes références : les uns voient dans toute caricature qui n’est pas tendre pour Israël des relents du Der Sturmer; les autres brandissent la liberté d’expression pour récuser tout procès d’intention ou se contentent de reconnaître que la guerre médiatique est inéluctablement perdue, et qu’on ne peut rien opposer de très significatif à la photo, pour ne pas dire le cliché, d’un enfant palestinien face à un tank israélien. En Israël, à gauche le plus souvent, excédés par l’ampleur sinon l’obsession de cette question médiatique, certains avouent que, nonobstant leur importance cruciale à l’heure de la vidéosphère, l’essentiel, c’est ce qui se passe, non ce que l’on en raconte.
On voudrait ici tenter de sortir de ces jugements péremptoires, de ces anathèmes, s’abstenir de désigner du doigt tel article ou tel reportage, tel journal ou tel journaliste qui nous ont fait bondir, trépigner, et parfois même désespérer. Comme bien souvent, il y a dans ces extrêmes à prendre et à laisser. Ni la condamnation des médias ni leur défense intégrale ne sont recevables si l’on est sommé de les accepter en bloc.
Manichéisme médiatique?
A ceux qui plaident non-coupable ou requièrent indulgence et absolution, il convient de rappeler que si le principe qui régit la presse est la liberté d’expression, il n’en découle pas que l’on puisse tout dire, et qu’il faille au nom de ce principe sacré tout accepter, tout admettre sans broncher, sans trouver à redire. Certains peuvent bien sous-estimer l’importance de la couverture médiatique, il reste insuffisant de prétendre que seul compte ce qui a lieu sur le terrain, non sa représentation télévisée : l’espace médiatique est, de nos jours, un théâtre d’opérations supplémentaire pour les deux parties (gouvernement israélien et autorité palestinienne). C’est, pour ainsi dire, la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Les médias sont, donc, sur un terrain miné; qu’on se montre indulgent ou sévère sur ce qu’ils disent et décrivent d’Israël ou de Sharon, une chose est sûre, cet espace médiatique où ils se déploient ne peut être tenu pour un lieu situé au-dessus de la mêlée. A cet égard, qu’ils désinforment ou non, ils doivent veiller à rester lucides quant à l’usage politique de leur travail susceptible d’être effectué par l’un ou l’autre des deux belligérants.
De plus, il y a nécessairement dans ce qu’ils écrivent, du côté de l’implicite sinon de l’explicite, prise de position et jugement de valeur. Les journalistes ne le voudraient-ils pas que les mots qu’ils emploient s’en chargeraient à leur insu. Pour être journalistes, les correspondants étrangers en poste en Israël n’en sont pas moins hommes : ils ont des opinions et des affects qui se glissent, parfois volontairement, parfois non, dans leurs reportages. Ainsi peut-on parier qu’ils n’ont pas pour les habitants des colonies de peuplement une sympathie débordante. Ils peuvent tout aussi bien préférer Arafat à Sharon. En théorie, cela ne devrait pas avoir d’impact sur leur travail. Mais en pratique? Or, plutôt que de jouer cartes sur table, ils jurent leurs grands dieux qu’ils n’en vénèrent qu’un : l’objectivité. Ca ne passe pas, ça ne passe plus. Mais le problème va bien au-delà du repérage de leurs inclinations ou de leurs aversions respectives. Ce qui importe est de discerner le grand récit ou le présupposé dans lequel s’inscrivent leurs productions – des brèves aux grands reportages. Tiennent-ils l’histoire d’Israël pour un projet exclusivement colonial depuis son origine ou bien la perçoivent-ils comme une lutte de libération nationale confrontée historiquement à une autre cause de libération nationale? A décliner le conflit sur les modes Occident/Orient et Nord/Sud, il est fort probable que l’interprétation manichéenne domine.
Dédouanements moraux
Un autre aspect doit être examiné, touchant aux déterminations culturelles qui, c’est le cas de le dire, informent le journaliste. Je veux parler, on l’aura deviné, de ce qui pèse depuis un siècle sur la conscience européenne : les souvenirs conjugués de l’antisémitisme et de la Shoa d’une part, du racisme et de la colonisation d’autre part. Un journaliste européen envoyé dans notre région pour «couvrir» le conflit ne peut pas ne pas se heurter à ces deux piliers-là constitutifs de la mauvaise conscience de l’Occident. Pour se débarrasser de ce «passé qui ne passe pas», pour mieux intégrer, absorber, digérer l’impensable, l’inabsorbable, «l’incompensable» disait André Neher, qui a pour nom générique Auschwitz, rien de tel que de mettre en évidence le fardeau historique que les héritiers des victimes accumulent avec le problème des réfugiés palestiniens en 1948 (des «déportés» palestiniens, devraient-ils dire) et l’«occupation» militaire de 1967 (le terme s’est imposé). On fait ainsi d’une pierre deux coups : d’une part, on allége sa conscience alourdie de ce passé qui les hante, d’autre part, on se dédouane vis-à-vis de la plus récente victime, celle de la colonisation en lui montrant qu’on est bien, cette fois, de leur côté. La thèse est plausible, mais elle reste difficile à prouver, excepté dans les cas, hélas fort nombreux au demeurant, où les références lexicales à la Shoa, traversent le texte de part en part, dans le but de nous suggérer que l’histoire se répète, que, pour aller vite, «Ramallah, c’est Auschwitz» (sic!).
Un mot enfin sur l’efficacité politique de la position radicale adoptée par certains reporters. La question ne devrait pas être posée puisqu’ils sont des journalistes, non des militants. Mais comme il est a peu près certain que tous optent pour la paix, on peut s’étonner alors de la tentation à laquelle ils cèdent trop souvent, de recourir au manichéisme. C’est regrettable, car Israël est une démocratie, et son opinion publique est, pour cette raison-là, versatile. Une injection de violence, et la voilà repliée dans une attitude sécuritaire -autrement dit, elle vote Likoud; une bouffée de paix- et cette même opinion retrouve une confiance en elle susceptible de lui faire entrevoir et concevoir l’avenir autrement. Mais tout ne se joue pas sur le théâtre principal de la confrontation. Il y a aussi ce qui s’en dit à l’étranger. Or, plus la couverture de l’événement est partiale, plus nous sommes tentés de nous réfugier parmi nos vieux démons et de redonner ainsi vigueur à nos craintes ancestrales. Certains parmi nous agitent sciemment ces épouvantails, mais beaucoup en sont, de bonne foi, épouvantés. C’est ceux-là que les journalistes devraient prendre en compte : car, et j’en viens à ce qui manque le plus dans cette couverture médiatique, on reste pantois devant cette incapacité à manifester la moindre empathie pour Israël, pour la société civile israélienne, dans ses heures difficiles. Cette infirmité-là est une faute morale et une erreur politique.