Ancien ambassadeur d’Israël à Bruxelles et vice-président de l’Uni-versité de Tel-Aviv, Avi Primor a toujours porté un regard lucide sur la situation au Proche-Orient. Il était l’un des inter-venants majeurs du colloque organisé par le Cclj sur le thème « Où va Israël » du 28 novembre au 1er décembre dernier. Septante pour-cent des Israéliens se déclarent prêts à faire des concessions en ce qui concerne les Territoires, les colonies et l’Etat palestinien. Septante pour-cent se prononcent également en faveur de la politique du gouvernement Sharon. Comment comprendre ce paradoxe?
Ce paradoxe ne s’explique pas seulement par la peur, la haine et l’amertume, mais surtout par la déception. L’Israélien moyen considère qu’avec le processus d’Oslo, il a commencé à bâtir la paix en accordant l’autonomie aux Palestiniens et en leur fournissant aussi les armes qu’ils utilisent aujourd’hui pour tuer des Israéliens. Il est aussi convaincu que son gouvernement a fait des propositions généreuses aux Palestiniens. Leur seule réponse est le terrorisme, répète-il sans cesse. L’Israélien moyen estime donc qu’il s’est trompé et qu’il a été trompé par un ennemi cruel qui ne souhaite que l’anéantir. Dans ces conditions, il conclut qu’il ne lui reste plus qu’à se défendre même s’il veut se débarrasser des Territoires et des colonies. Il soutient donc Sharon qu’il considère comme un spécialiste de la sécurité et il traite d’imbéciles ou de traîtres les Israéliens qui cherchent encore à comprendre les Palestiniens. La haine et l’amertume des Israéliens sont les fruits de leur déception. Ce sentiment est très puissant. Il faut en tenir compte car c’est un fait politique.
Comment sortir de cette impasse?
Il faut convaincre les Israéliens qu’une alternative est possible. Ils n’y croient plus aujourd’hui. La désignation d’Amram Mitzna à la tête du Parti travailliste est une première étape. Je le vois mal remporter les élections qui se tiendront le 28 janvier 2003. C’est humainement et matériellement impossible de le faire dans un laps de temps aussi court. L’opinion publique israélienne est trop amère dans ses convictions. Par contre, s’il parvient à renforcer le Parti travailliste en limitant les dégâts, il pourra se maintenir à la tête du parti et construira alors une véritable opposition à la Knesset. Depuis deux ans, l’opposition parlementaire est inexistante. Pour beaucoup d’Israéliens, le Meretz ne fait qu’aboyer comme un caniche. L’opposition emmenée par Mitzna sera donc le premier pas vers l’alternative.
En Israël et aux Etats-Unis, on a tendance à décrire aujourd’hui l’Europe comme un continent antisémite. Qu’en pensez-vous?
En avril 2002, j’ai participé au congrès de l’AIPAC (le lobby pro-israélien à Washington). Ils m’ont demandé de parler de l’Europe car ils sont convaincus en effet que ce continent est devenu antisémite. Avant de prendre la parole, ils ont fait circuler un rapport qui précise que la situation actuelle est analogue à celle que les Juifs ont connu dans les années 30. Quand je leur ai demandé avec cynisme le nom du nouvel Hitler, personne n’a souri. Ils m’ont répondu qu’il existe mais qu’ils ignorent encore son nom! Ce rapport se fonde sur une soi-disant enquête européenne réalisée exclusivement à Bruxelles. Ils se sont adressés à quelques Juifs belges qui leur ont expliqué que la Belgique est le meilleur terrain d’observation pour constater qu’on est revenu à la situation des années 30. Pourquoi les Israéliens et les Juifs américains s’accrochent-ils à ce constat erroné? Il y a d’abord le manque de compréhension. Ils entendent qu’on brûle des synagogues; comme ils connaissent mal l’Europe, ils ont tendance à faire des comparaisons inadéquates et à développer une vision superficielle. Ensuite, certaines personnes exploitent ces incidents antisémites en affirmant que les critiques de la politique israélienne ne sont le fait que d’antisémites. Il n’est donc pas nécessaire de les réfuter car ils ne critiquent pas ce qu’Israël fait mais ce qu’il est. Cette situation est commode pour certains qui peuvent ainsi obtenir aisément le soutien inconditionnel de la diaspora au gouvernement israélien. Enfin, il y a le sentiment de culpabilité des Juifs américains concernant l’abandon des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils cherchent à le compenser en s’imaginant que cette fois, ils vont sauver les Juifs européens.