Dense, humble, l’édito de Décryptage défile sur la toile telle une mise en garde : les auteurs nous incitent à enlever les œillères de nos petits écrans, à relire les titres insidieux de certains articles ou à observer un grand courant de «l’opi-nion» française. Jacques Tarnero et Philippe Bensoussan tissent une réflexion nourrie de bril-lants intervenants en proie à de nombreux «pour-quoi». Rencontre avec Jacques Tarnero, auteur de Décryptage. Comment est né le projet du film? Il répond à un sentiment de révolte face à cette accumulation de caricatures, de mensonges et de diffamations, lues, vues et entendues dans les médias, notamment depuis la seconde intifada. Philippe Bensoussan, le réalisateur, partageait ce même dégoût, tout comme Sophie Dulac, productrice indépendante; elle nous a permis de nous manifester contre cette forme de négationnisme en prenant un risque financier et cinématographique. Vous ne vous en prenez pas directement aux médias… Les médias ne sont pas notre cible, ils ne sont que les vecteurs d’un discours politique. Il ne s’agit pas non plus de dénoncer une campagne de désinformation puisque Israël n’est pas la victime d’une machine propagandiste. Si c’eut été le cas, il aurait été facile de démonter le mécanisme. C’est plus complexe, plus subtil, la perméabilité médiatique au discours palestinien exprime une manière, pour les Européens, de régler de vieux comptes, lourds de culpabilité. «Nouveau bourreau, nouvelle victime» : on assiste à ce nouveau clivage dès 1967; Israël devient la puissance maléfique tandis que les Palestiniens accèdent au statut symbolique que le Juif occupait en 1945. En quoi le traitement de l’information en France se distingue-t-il par exemple de celui pratiqué aux Etats-Unis? Je ne connais pas la couverture de l’information aux Etats-Unis, mais le traitement diffère du fait que chaque pays détient ses références propres. Ils n’ont pas de Vichy, pas de guerre d’Algérie. En ce qui concerne la France, son histoire politico-culturelle ne semble pas assumée et le poids du passé se reflète dans la politique actuelle : les Israéliens sont les nouveaux pieds-noirs tandis que les Palestiniens sont devenus les nouveaux Algériens. Et les confusions et récupérations continuent de nourrir les passions : la cause palestinienne était étonnamment au rendez-vous de la manifestation mondiale contre la guerre en Irak ce 15 février… Vous questionnez Le Monde, Paris-Match, l’Agence France Presse passe elle aussi au crible… L’AFP répond à une logique idéologique et mercantile. Outre le constat de la paresse et de l’inculture de nombre de journalistes, l’agence est prisonnière de la course effrénée à l’audimat : vendre l’info, l’image au plus vite, au détriment d’une rigoureuse vérification du contexte. Et, en tant que principal pourvoyeur de nouvelles concernant le monde arabe, l’impact d’une information «erronée» a des répercussions gravissimes puisqu’elle est démultipliée. Peut-on un jour espérer une information objective? On ne peut pas parler d’objectivité à proprement parler mais nous pouvons compter sur le souci d’honnêteté des gens. Georges Marion, ancien correspondant du journal Le Monde en Israël, en est, je pense, un éminent exemple. Le film a été massivement fréquenté par un public juif. Quel accueil le public non juif lui réserve-t-il? Cette distinction me dérange, le film s’adresse à tout le monde. L’affluence juive montre en tout cas qu’il existe une blessure, une révolte aux propos outranciers qui nazifient Israël. Mais le film, projeté dans de nombreuses villes en France et récemment traduit en anglais, est destiné à toute personne de bonne volonté. Les rencontres autour des projections ont pour but de faire dialoguer les gens, en présence parfois de Palestiniens ou de jeunes Beurs qui eux aussi sont irrités d’être à ce point caricaturés. Décryptage a l’ambition de briser les clichés, et de lancer un pavé dans la marre du «prêt-à-penser» politique. Propos recueillis par Florence Lopes Cardozo Plus d’infos : www.decryptage-lefilm.com
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