Yitzhak Rabin, dix ans après

Une chose est sûre : pour célébrer le dixième anniversaire de son assassinat, on eût préféré -et sans doute Rabin aussi- que la paix fût devenue une réalité quotidienne. Plus d’attentats ni de barrages, plus de roquettes Kassam ni d’artillerie lourde, plus d’occupation israélienne ni d’irrédentisme palestinien, c’eût été la plus belle, la plus splendide, la plus émouvante des commémorations. Si nous demeurons attachés à ce que cette commémoration soit marquée avec la gravité requise, c’est pour contribuer à faire advenir cette réalité encore si éloignée de ce que nous souhaitons, de ce que Rabin souhaitait. L’hommage rendu par le Cclj tout le mois de novembre sera donc délibérément placé sous le signe de l’espoir. Il est tentant, à considérer la situation actuelle, de déclarer spontanément qu’aucune leçon n’a été véritablement apprise ni par la société israélienne, ni par la classe politique, encore moins par ses adversaires d’extrême droite, d’affirmer avec un ton pontifiant de pseudo-psychologue de l’âme collective dont nous ne revendiquons nullement la compétence que l’assassinat de Rabin a fait l’objet d’un refoulement général auquel tout le monde avait intérêt. L’actualité israélienne est si intense et si riche de rebondissements qu’à bien des égards 1995 nous paraît être de l’histoire ancienne. Il a coulé trop d’eau, trop de larmes, trop de drames, et de sang depuis.
Ce discours-là sur l’amnésie collective, il y avait peut-être de bonnes raisons de le tenir il y a quelque temps encore. Tous les signes confirmaient cette interprétation alarmiste. Durant la campagne d’opposition virulente menée par le Conseil des implantations de Judée-Samarie et de Gaza, l’on a pu entendre assurément l’écho de cette haine qui a tué Rabin. On a pu s’inquiéter, à juste titre, de la contestation et de la provocation croissantes; on a pu juger à bon escient que le ventre était toujours fécond d’où aurait pu surgir le prochain meurtre, qui aurait abattu Sharon. Les mêmes keffieh qui coiffaient Rabin s’étaient déplacés sur la tête du Likoud; les analogies avec la Shoa avaient repris de plus belle – ce qui est une insulte envers les victimes qui auraient à coup sûr préféré connaître le sort des expulsés du Gush Katif plutôt celui qu’ils ont subi pendant la Seconde Guerre mondiale.
Si l’on a redouté et constaté avec hantise le retour des menaces sur la démocratie, sur l’ordre public, si l’on a même éprouvé le sentiment de déjà vu à la veille du désengagement et craint que l’histoire ne se répète lorsqu’a surgi un émule de Baruch Goldstein, assassinant à Chfar’am des Arabes israéliens, en dépit de ses signes multiples, de ses inquiétudes légitimes, il faut bien convenir que les leçons de l’assassinat de Rabin ont été tirées et que le message a été, somme toute, entendu : au jour J, à l’heure H, ils n’ont pas tiré. Ni sur le Premier ministre, ni sur les soldats. Ce qui a été une fois accompli avec les conséquences que l’on sait en 1995, ne l’a pas été une seconde fois.

Un premier bilan
Dix ans après, tentons de faire l’inventaire; de juger ce qu’il reste de Rabin dans l’Israël de l’année 2005; et donc, de répondre à la seule question qui vaille : Sharon est-il son héritier? Et oui, ironie de l’Histoire, alors que la comparaison eut été sacrilège en 1995, dix ans après, on ne peut pas s’y dérober, même si poser la question ne signifie pas qu’on y réponde par l’affirmative en tout point.
On voit bien ce qui unit et ce qui sépare les deux itinéraires : voilà deux hommes de guerre, dont la carrière militaire, il faut le dire, n’est pas à mettre sur le même plan : il y a bien eu l’audace (controversée) de la percée de Sharon en 1973 sur le front égyptien. Mais cela n’est guère comparable au prestige de celui qui fut le chef d’état-major de la guerre des Six-Jours.
A étudier leur parcours politique, on discerne très vite l’analogie : l’un et l’autre ont fait du chemin et n’ont pas eu en fin de carrière les idées qui les animaient lorsqu’ils y sont entrés. Même si Sharon avait déjà été le maître d’oeuvre du retrait israélien du Sinaï, ordonnant et exécutant le démantèlement des implantations de Yamit, ce qu’il a fait dans la bande de Gaza et dans le nord de la Cisjordanie est un acte dont on ne peut sous-estimer l’aspect révolutionnaire par rapport à ses engagements antérieurs. On a peut-être oublié ce que signifiait alors en 1993 la reconnaissance de l’OLP par Rabin, mais il n’en reste pas moins vrai qu’elle ne constituait pas une remise en cause aussi spectaculaire. En fait, ce n’est pas dans les actes qu’ils se ressemblent : Rabin a prôné la reconnaissance réciproque israélo-palestinienne alors que Sharon, lui, préfère nettement une décision unilatérale. Il s’agit incontestablement d’une concession, mais on peut imputer cet aspect unilatéral autant à une difficulté psychologique réelle éprouvée par Sharon à faire de l’ennemi d’hier un partenaire politique, qu’à une évaluation stratégique de la position de l’Autorité palestinienne jugée incapable de négocier, autrement dit, d’assumer des compromis. Inversement, Sharon a fait ce que Rabin avait à coup sûr envisagé, mais qu’il s’est abstenu de faire. Et lorsque l’occasion lui a été offerte après le massacre de Hébron d’évacuer de la vieille ville les dizaines de famille qui s’y trouvaient, Rabin ne l’a pas saisie. Il est vrai qu’il s’agissait là d’une situation de crise qui impliquait une rapidité dans la décision, ce qui n’était pas le cas du désengagement qui a été longuement mûri. En outre, on peut également avancer qu’on ne lui a pas laissé le temps et que son assassinat était précisément destiné à empêcher cette éventualité-là d’un démantèlement planifié, programmé et mis à exécution.

Renouveler le leadership
C’est donc surtout en terme de leadership qu’on peut voir la convergence entre les deux dirigeants. On a pu constater chez l’un et l’autre la même détermination, le même sang-froid; la conviction profonde qu’un dirigeant est là pour diriger, pour convaincre qu’on le suivre, pour entraîner, non pour traîner. L’un comme l’autre ont eu -et on peut en dire autant de Ben Gourion et de Begin, et même de Barak relatif au retrait du sud-Liban- cette qualité qui fait d’un homme politique un chef d’Etat : celle qui consiste à dépasser la gestion du réel, à s’incliner devant la résistance au changement, à obéir à la pesanteur des préjugés, du préconstruit, pour oser la rupture, oser le neuf, le changement, et assumer l’instabilité, l’incertitude, voyant plus loin et au-delà de l’horizon immédiat. C’était cela Rabin, et Sharon est à cette école : reconnaître l’OLP était une rupture au même titre que démanteler les premières colonies et livrer au contrôle des Palestiniens l’intégralité d’un bloc territorial.
Rabin a-t-il donc trouvé en Sharon son disciple le plus accompli? Peut-être. On peut se réjouir de voir, comme dit le Talmud, que le travail à faire est accompli par un autre. C’est peut-être le plus bel hommage que le vice rend à la vertu lorsqu’on voit Sharon, le parangon du Grand Israël, se ranger au principe du compromis territorial. Il y a toutefois un revers à cette médaille : la gauche israélienne y perd ce qui faisait au moins depuis la fin des années 1970 son identité. C’est une partie de sa détresse actuelle. Mais le facteur capital de sa déroute actuelle, c’est bien que depuis Rabin, elle n’a pas suscité dans ses rangs un leader de cette trempe : Barak ne s’est pas révélé un coureur de fond et s’est effondré en milieu de course. L’absence de relève est patente. On ne voit pas dans la jeune génération une force émerger. Les ministres de l’Intérieur et du Logement, respectivement Ofir Pinès et Yitzhak Herzog, ont suivi une autre formation qui ne passe plus par la carrière militaire. Ils anticipent l’Israël de demain. C’est là un espoir qu’on ne peut négliger. Une page d’Israël sera alors tournée, une page glorieuse, que Rabin a magnifiquement incarnée.

Le mois de novembre sera dédié à la mémoire d’Yitzhak Rabin
Voir l’intégralité du programme sur www.cclj.be
Infos : 02/543.02.70 ou info@cclj.be

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