L’accident cérébral qui a frappé le Premier ministre Ariel Sharon a ému l’opinion pour d’évidentes raisons. Il est vrai que tous les ingrédients d’un drame personnel transformé en mythe collectif se sont trouvés réunis. Physiquement et psychologiquement, Sharon apparaissait invincible. Or, cette force de la nature, ce bulldozer, ce rejeton de Pantagruel, l’incarnation de l’hubris, cet homme aux allures de taureau dont il avait le regard et la détermination, ruant, reniflant, toujours prêt à donner l’estocade, celui qui venait, en moins d’un an, de terrasser les Palestiniens, d’évacuer tous les colons de Gaza, et il y a à peine un mois, de plonger dans une crise historique son propre parti, voilà qu’il était sommé de livrer un nouveau combat, le dernier sans doute car l’ennemi, cette fois, n’était pas aux portes de la ville : c’est l’ennemi intérieur, celui qui loge dans son propre corps, et qui, un jour ou l’autre, comme le chantait Jacques Brel, finit par arriver.
Ayant identifié Sharon depuis 2001 comme un père de la nation, les Israéliens se retrouvent subitement orphelins. Ils doivent admettre qu’il n’y aura plus de géant tel que lui à la tête du gouvernement. Ehoud Olmert bénéfice toutefois du prestige du dauphin. Les Israéliens semblent vouloir l’introniser, de même que dans les monarchies du passé, on s’écriait dans ces moments de passation du pouvoir toujours difficiles : le roi est mort, vive le roi. Sa responsabilité -si les électeurs le désignent le 28 mars- sera écrasante : puisqu’à l’instar de Moïse, Sharon s’est vu interdire l’entrée dans la Terre promise, Olmert est condamné à relever le défi et à l’assumer.
Sharon avait obtenu comme un chèque en blanc de la part de l’opinion : emmène-moi à bon port même si cela doit prendre du temps, pourvu qu’on y arrive sans faire trop de dégâts, semblait-elle lui dire. Le message a été entendu. Si Olmert est résolu à poursuivre l’objectif que Sharon s’était fixé pour les quatre années à venir -établir les frontières définitives de l’Etat d’Israël-, l’on ne pourra guère se contenter d’un fanion bleu à l’avant de nos véhicules pour contrer la vague orange qu’Ariel Sharon a su endiguer avec son charisme et son autorité naturelle. En ce sens, lors du prochain scrutin, les électeurs qui ont approuvé la ligne de Sharon doivent prendre l’engagement de s’impliquer de manière plus active dans le règlement du conflit israélo-palestinien. Une fois pour toutes. Le soutien des forces vives dans le monde ne sera pas de trop.