La victoire électorale du Hamas est une surprise. Mais est-ce juste une nouvelle donne qui s’additionne aux précédentes ou bien un tremblement de terre qui balaie toutes les conjectures et prévisions pour les années à venir? La question doit être posée, car, contrairement à la perception traditionnelle d’un conflit où les acquis de l’un constituent les pertes de l’autre, les destinées des deux peuples sont étroitement liées. Que feront-ils? Que ferons-nous? L’élimination du Fatah de la scène politique (exclusion partielle, il faut le rappeler, tant que Mahmoud Abbas se maintient à son poste de président de l’Autorité palestinienne) et l’ascension consécutive du Hamas créent instabilité et incertitude, lesquelles constituent, dans les relations internationales, les situations qu’on redoute le plus.
Tout événement est, par définition, une rupture dans la chaîne du quotidien. Cependant, la crise est, le plus souvent, de courte durée car la nouveauté, inquiétante de prime abord, finit par être absorbée par le système : la passation de pouvoir à Ehoud Olmert suite à l’hospitalisation urgente d’Ariel Sharon est un bon exemple d’un prompt retour à l’ordre après une secousse inattendue.
Avec la victoire du Hamas, la rupture semble indéniable. Toutefois, dans la mesure où nul ne s’attendait à une victoire éclatante du Fatah, cela signifie que l’entrée du Hamas dans un gouvernement d’union nationale présidé par le Fatah était, de toute facon, inéluctable. On n’aurait pas manqué alors de se demander si cette participation gouvernementale aurait eu pour effet la neutralisation de sa branche armée, ou bien, au contraire, le noyautage de la ligne modérée du Fatah.
En ce sens -en dépit de l’échec patent des observateurs politiques, des diplomates, des agents de renseignement et des instituts de sondage- la crise était prévisible : la différence entre ce à quoi nous avons faire face aujourd’hui et ce qui était attendu est une question de degré, pas une question de nature.
Quoi qu’il en soit, il faut prendre acte du vote. Ni le sous-estimer, ni le surestimer. Ni le tirer exclusivement du côté du social, pas plus que de la haine irréfragable. On sait bien que l’adhésion au mouvement islamiste a été motivée tant par la corruption du Fatah que par l’action caritative du Hamas qui lui a permis de construire sa légitimité populaire. Il ne faut pas douter de l’authenticité de cette motivation, mais, sur le plan de leur responsabilité politique, les Palestiniens doivent assumer la signification objective de leur choix : on ne vote pas en démocratie pour une partie d’un programme, mais pour ce qu’il est, en bloc.
Il est navrant de constater qu’au moment où les Israéliens estiment devoir fixer les frontières définitives d’Israël -ce qui implique un très large retrait des territoires occupés, même s’il n’est pas total- ce message ne soit guère entendu et encore moins retenu par les Palestiniens. Ce n’est pas au Fatah qu’on a imputé le désengagement israélien, mais bien au Hamas.
S’il est vrai, comme certains s’efforcent de l’expliquer, que la violence islamiste des moyens et des fins n’est pas le fait de tous ses électeurs, qu’ils expriment donc le sens véritable qu’ils souhaitaient lui donner. Mais si le décalage entre les élus du Hamas et ses électeurs n’est pas aussi grand qu’on veut bien le croire, que faut-il en penser? Doit-on en conclure que la paix est improbable? On ne peut écarter cette douloureuse hypothèse. Mais qu’on ne se méprenne pas : cela ne fait pas du maintien de l’occupation une option plus légitime; et surtout pas un prétexte pour ne rien faire. L’occupation ne devient pas plus «correcte» en fonction du parti qui se trouve à la tête de l’Autorité palestinienne.
Que fera le Hamas?
Soyons honnêtes : tous les scénarios que l’on nous présente aujourd’hui sont moins des appréciations objectives de ce que le futur nous réserve, que des tentatives aux coutures apparentes d’arraisonner la victoire du Hamas à ses convictions. Plutôt que de privilégier l’option qui correspond à sa vision des choses et de disqualifier les autres, nous préférons admettre qu’elles sont toutes plausibles : tant l’option d’une ligne radicale que maintiendrait le Hamas que celle de la modération. En vérité, c’est plutôt entre ces deux extrêmes que les choses pourraient bien se situer. Cependant, compte tenu des objectifs, de la rhétorique et des moyens terroristes dont dispose le Hamas -et sur lesquels il ne pèse aucune ambiguïté-, il semble que l’on anticipe trop vite la perspective de sa modération future. Certes, de multiples exemples dans l’histoire contemporaine le vérifient : un écart réel apparaît tôt ou tard entre l’idéologie fondamentale d’un mouvement d’opposition et sa pratique opérationnelle lorsqu’il est propulsé par les urnes comme parti de gouvernement. Le passage de l’éthique de conviction (si l’on peut s’exprimer ainsi lorsqu’il s’agit de détruire Israël) à l’éthique de responsabilité, de l’étape de la révolution à celle de l’institutionnalisation, devrait probablement conduire le Hamas à composer. Et si la pression n’est pas interne, la dépendance financière de l’Autorité palestinienne vis-à-vis d’Israël, laquelle reverse mensuellement les droits de douane et de T.V.A., l’assistance fournie par les Etats-Unis et surtout l’engagement financier considérable de l’Union européenne, sans laquelle ladite Autorité ne serait plus solvable, offriront sans doute la pression externe indispensable pour favoriser l’aggiornamento malgré lui du Hamas. Allah doit savoir combien je souhaite l’avènement d’une telle métamorphose, et le plus tôt sera le mieux, mais ô combien il s’agit là d’un voeu pieu, et, en tout cas, prématuré. Quand bien même le Hamas devrait choisir entre se soumettre ou se démettre, rien ne dit que sa décision sera immédiate. Il ne s’agit pas seulement d’un amendement, et, dans ce cas précis, d’une révision idéologique de fond en comble, l’affaire a une implication concrète : que fera le Hamas de ses milices? Certes, il a montré depuis septembre 2004 qu’il était capable de respecter la trêve, du moins pour tout ce qui a concerné l’envoi des islamikazes; mais quelle consigne donnera-t-il au Djihad islamique? Et sera-t-elle respectée?
Ce serait en tout cas le paradoxe le plus extraordinaire que d’avoir une situation sécuritaire relativement du fait que le Hamas est aux commandes. Mais si, au contraire, le compte à rebours était lancé : ni négociation ni retrait unilateral, si c’était : en avant! Kadima pour la troisième intifada…?
Plus que jamais, l’avenir reste opaque, et si, pour certains, il y a eu clarification, laquelle sert les intérêts diplomatiques d’Israël, il n’est pas sûr qu’il faille se réjouir trop tôt de l’aubaine.
Depuis quelques semaines, on maintient que l’état de santé d’Ariel Sharon est grave mais stationnaire; la nôtre, et surtout en Palestine, est grave et instable.