Jacques Brotchi – Une vie au service des autres
et Marcel Hastir, un artiste héroïque
Jacques Brotchi – Une vie au service des autres
Grand artisan du développement de la neurochirurgie en Belgique, le professeur Brotchi est aussi un homme politique engagé, au service du progrès de la recherche médicale et de la santé publique, soucieux du bien-être de ses concitoyens et fier de son identité juive.
Jacques Brotchi est né à Liège en 1942. Ses parents, Isac et Haia, mariés en 1936 et tous deux originaires de Bessarabie, se retrouvent à l’Université de Liège en 1930. Elle étudie la dentisterie et lui, la dentisterie et la médecine. Les Brotchi échappent par miracle à la déportation et sont cachés par une famille belge de Mont-Comblain (Comblain-au-Pont). Jacques grandit à Esneux, où ses parents, dentistes, ont ouvert leur propre cabinet après la guerre. Tous les jours, Jacques pêche dans l’Ourthe. Sorti de l’Athénée de Liège, il fait la médecine à l’Université de la même ville.
Amie d’enfance, Aline Gutelman évoque avec plaisir ce « temps des copains » : « Jacques Brotchi, Jean Gol, Foulek Ringelheim, mon mari (Georges Gutelman), tous les autres… on formait une bande d’une quarantaine de jeunes et on se connaissait tous. Je me souviens d’être allée à Esneux où Jacques organisait une boum. Pour moi qui habitais en ville, sa maison au bord de l’eau était d’un charme rustique ! Lorsque les Brotchi ont déménagé d’Esneux à Liège, on habitait à 500 mètres l’un de l’autre. Je travaillais au magasin de mes parents, et il passait me voir en sortant des cours à l’université. Il était toujours pareil à lui-même, racontant la meilleure blague, à l’écoute, très gentil ! Il a fait la médecine pour se mettre au service des autres ». Fasciné par le cours de neuro-anatomie du professeur Gerebtzoff, Jacques Brotchi devient élève-chercheur. En 1967, il est diplômé médecin et se marie. Rachel Brotchi explique : « Nous nous sommes rencontrés en 1964 en Suisse, aux sports d’hiver, avec d’autres étudiants juifs. L’été suivant, tout à fait par hasard, on s’est retrouvé sur la plage, à Tel-Aviv. Ensuite, il est souvent venu me voir à Paris. Je le trouvais toujours sur mon chemin ! Il était gentil, attentionné, tendre… ».
Jacques devient interne au C.H.U. (Centre Hospitalier Uni-versitaire) de Liège et se spécialise en neurochirurgie auprès du professeur Joël Bonnal. Rachel commente : « Avant d’accepter d’en faire son assistant, Monsieur Bonnal lui avait déclaré : » Tu es peut-être un bon neurologue mais as-tu les mains d’un neurochirurgien ? ». Et en effet, en ces temps héroïques de la neurochirurgie, avant toutes les nouvelles technologies, il fallait être capable de penser avec les doigts pour évaluer la densité d’une tumeur et découvrir ses limites ». Jacques fait sa thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur sur l’épilepsie. Très proche de la vie communautaire, il sera président du Foyer israélite et, à ce titre, deviendra l’un des premiers membres du CCOJB, dont il sera élu vice-président.
Expert international
Fin 1981, les professeurs André Jaumotte, président de l’ULB, et Alain De Wever proposent au jeune assistant du professeur J. Bonnal de créer un service de neurochirurgie à Erasme, un hôpital ouvert en 1977, en plein milieu des champs, comme le précise Alain De Wever, médecin-directeur d’Erasme jusqu’en 1993 : « Dès l’instant où Jacques Brotchi est arrivé à Erasme avec sa petite mallette, une confiance totale s’est établie entre nous. Sous sa direction, le service s’est très rapidement développé. C’est un très grand travailleur, un homme dynamique et disponible, qui respecte l’autorité, sait prendre des initiatives. Un vrai chef et un homme remarquable ! ».
Comme l’exposait un article récent (Tempo Médical, mars 2006), le professeur Brotchi a connu toutes les évolutions de la neurochirurgie : de l’apparition du microscope opératoire et du scanner jusqu’au concept actuel de « neuronavigation » qui permet au neurochirurgien de planifier les phases de son intervention et de bien en délimiter l’objectif grâce à l’usage conjoint de toutes les techniques d’imagerie médicale de pointe. Professeur ordinaire à l’ULB (titulaire de la chaire de neurochirurgie) et directeur du service de neurochirurgie d’Erasme jusqu’au 31 août 2007, Jacques Brotchi a publié plus de 350 travaux en neurochirurgie, notamment sur les tumeurs de la moelle épinière, sujet dont il est un des grands experts internationaux. Renommé dans le monde entier, son service a été choisi par l’Organisation Mondiale de la Santé comme son premier centre de référence pour la formation et la recherche en neurochirurgie (1998). Lauréat de plusieurs prix de neurochirurgie, il reçoit en 2000 le prix Joseph Maisin du FNRS (Fonds National de la Recherche Scientifique).
Membre de la Commission d’éthique médicale du FNRS, dont il a aussi présidé la commission « recherches cliniques », il est membre de l’Académie Royale de Médecine de Belgique, de l’Académie Française de Chirurgie, de l’American Academy of Neurological Surgery et de nombreuses sociétés internationales de neurochirurgie, à titre effectif ou honoraire. Après avoir présidé la Société Belge de Neurochirurgie, puis la Société de Neurochirurgie de Langue Française (tous les pays francophones) et dirigé le comité d’éducation de la Fédération mondiale des Sociétés de Neurochirurgie (1997-2001), le professeur Brotchi est élu par ses pairs président mondial de cette institution internationale (juin 2005), premier Belge à exercer ce prestigieux mandat.
« Se dépasser sans blesser ni se perdre »
Jacques Brotchi a reçu de nombreux titres honorifiques, en Belgique et à l’étranger. Anobli en 1988, avec le titre de chevalier, par Baudouin Ier, Albert II le nomme baron en mai 2007. Flatté par ces distinctions, il n’en reste pas moins fidèle à lui-même et à son identité juive, tout en étant laïque. Comme il le souligne dans une interview de la revue Lobby (n°1), son blason de noblesse exprime bien le sens qu’il donne à sa vie : un lion tenant une Menorah surmonte l’écusson décoré par deux branches d’olivier et une lampe de Hanoucca. Sa devise « Se dépasser sans blesser ni se perdre » réaffirme sa volonté d’agir, à l’écoute de l’autre et fidèle à soi-même. Sous son égide, le département de neurochirurgie de l’ULB a entrepris une importante collaboration scientifique avec l’Université de Jérusalem, en particulier dans les technologies de pointe permettant de soigner la maladie de Parkinson. Président d’honneur des Amis belges de l’Université hébraïque de Jérusalem (ABUHJ), il a toujours travaillé au renforcement des liens entre la Belgique et Israël, en particulier à travers les campagnes de collecte au bénéfice de l’Université hébraïque. Le 8 juillet 2004, Jacques Brotchi est coopté sénateur MR. Pourquoi est-il descendu dans « l’arène politique » ? Rachel explique : « Jacques s’est engagé en politique pour mettre au service de la communauté ses 40 ans d’expérience dans les domaines de la santé, de la recherche et de la bioéthique ». Philippe Monfils a travaillé avec lui, en commission, au Sénat : « Nous avons collaboré à propos du clonage, avec l’objectif de faire avancer la recherche médicale dans une vision progressiste et pour le bien-être des malades, mais dans des limites bien définies. D’un haut niveau intellectuel, il est convivial et très doux, mais toujours déterminé à avancer ! ».
Homme politique juif, le sénateur Brotchi sait qu’il a un rôle important à jouer dans la lutte contre l’antisémitisme et la construction d’une dynamique de paix au Proche-Orient. En mars 2005, il forme un groupe sénatorial de réflexion pour la paix au Proche-Orient, ouvert à tous les partis démocratiques francophones et néerlandophones, afin de procéder à des analyses en profondeur du conflit, en compagnie d’experts et de personnalités venus de la région et de passage à Bruxelles. Le 12 juillet 2007, il est de nouveau coopté sénateur MR.
Jacques Brotchi se soucie aussi de politique locale, à Uccle, sa commune, où il est devenu conseiller communal aux dernières élections. Carine Gol-Lescot a connu Jacques par son mari, Jean Gol : « On s’est beaucoup vu sur le terrain lors de la campagne électorale dans laquelle il s’est vraiment investi. Je suis chef de groupe MR et il prend très bien mes remarques. Malgré son agenda très chargé, il est toujours présent quand il faut, quitte à accourir à un débat du conseil communal dès sa descente d’avion ! ».
Jacques Brotchi est aussi l’heureux grand-père de Nina (11 ans) et Dylan (9 ans), nés du mariage de sa fille, Nathalie, avec Alain Verstandig. Et il est resté fidèle à ses plaisirs de jeunesse : la pêche et le football. David Susskind conclut : « Jacques Brotchi s’assume toujours comme Juif et comme démocrate. Par toute sa carrière médicale, il confère un grand prestige à la Belgique et à la communauté juive. Nous sommes très fiers de le nommer Mensch ! ».
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Marcel Hastir, un artiste héroïque
La vie de Marcel Hastir, doyen généreux et emblématique des artistes belges, se confond avec l’histoire de « L’Atelier », haut lieu de la culture, mais aussi avec celle de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il fut un résistant exemplaire.
Marcel Hastir est né à Bruxelles le 22 mars 1906. Accompagnant son père tapissier dans ses tournées chez les clients, l’enfant rencontre le violoniste Eugène Ysaye. Il se passionne pour la musique et la peinture : « Je dessinais et peignais beaucoup. Dès mes 13 ans, j’allais à Linkebeek pour faire des paysages ». Il fait le dessin à l’Académie de Saint-Gilles, ainsi que le solfège et le violon, à l’Académie de musique de Forest. Initié à l’artisanat d’art par son père, Marcel décide de restaurer des tableaux. Admis à l’Académie des Beaux-Arts dans l’atelier d’arts décoratifs d’Adolphe Crespin, il apprend ensuite la peinture monumentale chez de grands maîtres du symbolisme : Constant Montald, Emile Fabry et Jean Delville. Victor Rousseau l’initie à la sculpture. Marcel accomplit son service militaire en travaillant pendant deux ans aux préparatifs des fêtes du Centenaire, décorant les chars de grands cortèges, dont l’Ommegang. Les contrats se succèdent : décors pour les jeunesses théâtrales, décoration du Pavillon de la Chimie à l’Exposition universelle de Bruxelles, etc. Hastir nourrit sa formation de peintre par les voyages : Paris, les Açores et Madère, l’Italie, l’Algarve, et enfin la Hongrie, puis les Pays-Bas dont il dessine les costumes populaires, et expose au Palais des Beaux-Arts, en même temps que Magritte. En 1933, pour aider Céline, ancien modèle atteinte de pneumonie, Marcel organise un premier concert de musique et finance la cure de la malade. En 1935, il emménage au 51 rue du Commerce, où s’installe aussi le siège de la Société de Théosophie dont il est alors un membre actif. Très vite, le vaste atelier qu’il loue au deuxième étage de cette maison particulière devient le lieu de rencontre d’un groupe de jeunes artistes et d’amis, ivres de peinture et de musique. Dans la tradition des salons du XIXe siècle, Marcel y organise des concerts, des conférences, et enfin une école de peinture.
Combattant de l’ombre
Mai 1940, l’exode mène Marcel à Toulouse. Employé au service belge des visas et cartes d’identité, il n’hésite pas à falsifier les documents de réfugiés juifs. De retour à Bruxelles, avec son ami, le journaliste Anatole Tys, il ouvre une école de peinture qui comptera une moyenne de 30 jeunes évitant ainsi le Service de travail obligatoire en Allemagne. Lorsque Tys est incarcéré à la Caserne Dossin, Hastir l’aide à échapper à la déportation. En 1942, Marcel prend soin de Carl Sternheim, « un très grand écrivain allemand qui devait se cacher. J’allais souvent le voir mais il est tombé gravement malade. Avec un ami, nous l’avons placé en clinique où il est décédé, et nous l’avons accompagné au cimetière d’Uccle pour lui rendre un dernier hommage ».
Lazard Perez se souvient : « Marcel Hastir était un ami des mes parents. En 42, il est venu trouver mon père pour qu’il l’aide à cacher un de ses modèles, d’origine juive, recherchée par la Gestapo et qu’il venait de sauver. Nous avons bientôt été contraints de nous réfugier dans les Ardennes. Papa avait un commerce de robes de dames, près de la porte de Namur. Il a demandé à Marcel de reprendre le magasin à son nom. Pendant deux ans, notre ami en a fait une galerie d’art où il exposait ses dessins et après la Libération, il l’a restitué ».
L’Atelier offre un havre de paix aux jeunes artistes qui cherchent leur premier public tout comme aux combattants de l’ombre qui profitent du va et vient pour se livrer à l’action clandestine. Comme le rappelait Kaja Muntz : « … nous venions là, bravant le couvre-feu, pour jouir de quelques heures d’oubli. Oubli de la chape de l’Occupation, des rafles, de l’illégalité, du souci terre à terre de la survie quotidienne. Marcel Hastir ne voyait rien d’héroïque dans ses activités citoyennes. Il vivait à sa façon et, après la guerre, il a continué, tout simplement… ». Marcel cache des personnes et des armes pour la Résistance. Dans les caves, les frères Youra et Alexandre Livchitz tirent des tracts antinazis sur la machine ronéo de Marcel qui l’a d’ailleurs conservée. Youra gagne un peu d’argent comme modèle à l’école de peinture. Jean Franklemon, compagnon de Youra et ami de Marcel, est aussi un habitué de l’Atelier. C’est là que Youra Livchitz, Jean Franklemon et leur camarade de l’ULB, Robert Maistriau, décident d’arrêter le XXe convoi la nuit du 19 avril 1943, comme l’a raconté Marion Schreiber dans son livre Rebelles silencieux. La Gestapo viendra plusieurs fois interroger l’artiste malicieux, qui sait se tirer d’affaire dans les conditions les plus difficiles, par un mélange d’astuce et d’ingéniosité. Résistante échappée du XXe convoi, Régine Krochmal, précise : « Lorsque j’étais détenue à Breendonk, une compagne d’infortune m’a dit « Si jamais tu es libérée, va rue du Commerce, chez Marcel ! », m’assurant que j’y trouverais refuge et assistance ». Beaucoup de destins se sont croisés dans l’Atelier comme le rappellent des portraits émouvants accrochés aux cimaises de ce lieu de mémoire résistante : un jeune réfugié de la guerre d’Espagne… cette jeune fille juive dont les parents avaient commandé le portrait à Marcel et qui, avec eux, est raflée et déportée à Auschwitz. L’oncle, directeur du Théâtre du Parc, Adrien Meyer, parviendra à se cacher avec l’aide de Marcel.
L’Atelier, lieu de mémoire
En 1946, Marcel épouse Ginette van Reykevorsel van Kessel : « C’était une femme délicieuse qui l’a beaucoup aidé dans toutes les activités de l’Atelier, les concerts au Conservatoire de Bruxelles, dans la cathédrale, le festival de Stavelot… » commente Micheline Lebrun, modèle et amie de très longue date. Marcel développe en effet ses activités culturelles : de la musique et aussi des conférences avec Lanza del Vasto, Alexandra David-Neel, le Père Pire… L’Atelier devient un tremplin pour de jeunes artistes prometteurs et une scène amicale pour des artistes réputés. Avec plus de 2.000 concerts à son actif de 1935 à nos jours, Marcel produit des lauréats de grands concours internationaux de musique, dont bien entendu le « Reine Elisabeth ». C’est « chez Hastir » que Jacques Brel et Barbara donnent leurs premiers concerts. Marcel intéresse le directeur de La Monnaie au danseur chorégraphe Maurice Béjart… Pour le 100e anniversaire de Marcel, la jeune cinéaste Caroline Hack lui a consacré un film documentaire 51, rue du Commerce : l’Atelier, lieu chargé d’émotions, reliant passé et présent, renfermant des mondes qu’elle nous fait découvrir, d’où sortent de l’ombre tous ces visages du passé. Le temps s’est écoulé depuis. L’artiste a fermé son école de peinture, mais s’est gagné de nouveaux enthousiasmes qui oeuvrent à la pérennité de son « institution ». En janvier 2003, après une visite de Daniel Cohn-Bendit et de son groupe de parlementaires européens, se crée la Fondation d’utilité publique « Atelier Marcel Hastir » dont les chevilles ouvrières, Chantal Jung, Roland Schmid et Horst Schröder, parviennent à empêcher la destruction de la maison et l’expulsion de son locataire sur décision du propriétaire, la Société théosophique.
Roland Schmid commente : « L’immeuble est classé depuis mars 2006 au patrimoine historique et culturel de la Région. Marcel Hastir a été fait citoyen d’honneur de la Ville de Bruxelles pour son oeuvre artistique et culturelle ainsi que son courage civique pendant la guerre. Nous espérons que les autorités vont enfin apporter un appui financier à l’acquisition de l’immeuble ». Associé à la Coordination pédagogique « Démocratie ou Barbarie », l’Atelier est un lieu de mémoire de la résistance au nazisme, de même qu’un lieu artistique et culturel varié, scène de chants, de musiques et de rencontres entre cultures et générations, sources d’engagements et d’apprentissages civiques dans le présent.
Comme le souligne David Susskind : « Son âge mémorable et tous les témoignages sur ses activités de guerre font de Marcel Hastir « le Mensch des Mensch ». La Belgique peut se vanter d’avoir des gens comme lui ! ».
Cérémonie de la remise du prix
« Mensch de l’année » aux lauréats 2007
Jeudi 24 avril 2008 à 19h45
Espace Yitzhak Rabin
Infos et réservations : 02/543.02.70 ou info@cclj.be