Le coup d’envoi du 50e anniversaire du Centre communautaire laïc juif (CCLJ) a réuni le 15 septembre, à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, plusieurs centaines de personnes, dont le gratin du monde politique belge, Premier ministre et vice-premiers, les représentants de la communauté juive de Belgique, rehaussé par la présence de la Princesse Astrid.
Le lancement du 50e anniversaire du CCLJ aura été l’occasion pour chacun de rappeler les moments phares de l’histoire de notre Centre, créé en 1959 par une poignée de jeunes rescapés et orphelins de la Shoah sous l’impulsion de son actuel président d’honneur David Susskind. Avec une place de premier plan dans le combat pour une paix juste et négociée au Proche-Orient, dans la libération des Juifs d’URSS et la lutte contre l’extrême droite, le racisme et l’antisémitisme. De voyage à Tel-Aviv pour les célébrations du centenaire de la ville, le bourgmestre Freddy Thielemans s’est fait remplacer par l’échevin Yvan Mayeur, lequel évoquera « l’âge adulte mais l’âme d’enfant » qu’a su conserver « ce pilier de la société belge », sans négliger « sa contribution à la cohésion sociale de Bruxelles ». Président du 50e anniversaire, Elie Barnavi donnera ensuite la parole aux différents intervenants : la présidente Michèle Szwarcburt rappellera les premières actions du Cercle culturel et sportif juif dans l’arrière-salle du café Le Laboureur. Ce CCSJ qui deviendra le CCLJ que l’on connaît, tandis que la troisième génération oeuvre toujours pour faire vivre les différentes cultures juives et pour l’entente entre les peuples. Tour à tour, les ministres citeront « le remarquable travail pédagogique du CCLJ » (Evelyne Huytebroeck), « le pari réussi de l’interculturalité » (Joëlle Milquet), donnant comme référence ce « porte-drapeau du vivre-ensemble, (…) consolidant la voie des combats qui rendent le monde meilleur » (Laurette Onkelinx), ou insistant sur « l’oeuvre de justice et de réparation, mais aussi la participation au travail de mémoire » en faisant allusion aux restitutions (Didier Reynders). Nous publions ci-dessous dans son intégralité le discours du Premier ministre Herman Van Rompuy, très remarqué et longuement applaudi, qui précédera la remise des médailles de Chevaliers de l’ordre de la Couronne à deux dirigeants actuels du CCLJ, Michèle Szwarcburt et Henri Gutman, ainsi que celles de Chevalier de l’ordre de Léopold à dix fondateurs du Centre. L’intervention de David Auerbacher, jeune représentant de la Jeunesse juive laïque (JJL), sera suivie de celle du fondateur du CCLJ, David Susskind, qui rendra un vibrant hommage à la Reine Elisabeth pour son action pendant la Seconde Guerre, avant de raviver de douloureux souvenirs personnels. Ce matin, où il éprouva l’immobilisme de ses camarades de l’école de commerce de Berchem à l’annonce du directeur : « Morgen mogen de Joden niet meer komen ». Dans un message filmé, le bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans lui proposera encore le titre de « citoyen d’honneur de la ville », avant que le groupe Krupnik d’André Reinitz et le chanteur belgo-marocain Mousta Largo ne clôturent la cérémonie d’une seule voix, un « Evenou Shalom Aleikhem-Salam Aleikum » des plus symboliques. Géraldine Kamps Discours du Premier ministre Herman Van Rompuy prononcé à l’occasion du 50e anniversaire du CCLJ Je tiens à féliciter de tout coeur le Centre communautaire laïc juif pour son cinquantième anniversaire. Toute communauté qui évolue dans une société multicolore comme la nôtre a le droit -voire le devoir- de s’organiser. Non seulement au nom de la liberté d’association mais tout autant au nom de la responsabilité à l’égard de ceux qui veulent se reconnaître dans cette communauté. C’est précisément la vie associative qui rend possible la démocratie. L’on ne peut en effet participer pleinement à la société que si l’on peut rester soi-même sur les plans individuel et collectif. Mais ce n’est pas tout. De la philosophie de votre organisation j’ai retenu le passage suivant : « Il est essentiel pour nous de nous inscrire dans la continuité de l’histoire de notre peuple ». Devant le terme « histoire », en tant que non-Juif, je me dois de faire preuve d’une extrême pudeur. En effet, je n’ai pas partagé votre sort. Et pourtant, je suis, comme nous le sommes tous en Europe, tout aussi concerné par cette histoire. Non seulement parce que l’Europe doit beaucoup au peuple juif pour son apport scientifique, philosophique et culturel. Le poète Heinrich Heine disait : « Depuis l’exode, la liberté s’est toujours exprimée avec un accent hébreu ». Il importe que cet accent continue de résonner. Votre histoire est en quelque sorte la nôtre, parce que nous nous devons de garder en mémoire ce que votre peuple a enduré au siècle dernier. Henri Kichka, personnalité que votre association a élue « Mensch de l’Année 2009 », parle dans l’épilogue de son autobiographie intitulée Une adolescence perdue dans la nuit des camps de son « travail », son « devoir de la
Mémoire de la Shoah ». Votre organisation accorde, à juste titre, une très grande importance à l’éducation. J’ai lu sur votre site l’affirmation suivante : « L’éducation reste la meilleure arme pour lutter contre toutes formes d’ignorance ». J’y ajoute : contre toutes formes d’intolérance. Bien sûr, la démocratie est la grande réponse à l’intolérance. Mais l’esprit démocratique est une matière d’éducation. Le populisme et la peur sont les grands ennemis de la démocratie. Une démocratie ne peut survivre sans capital social et familial, sans vie associative, sans justice, sans un profond esprit positif, sans espoir. Certains événements doivent rester dans nos mémoires. Parfois, nous ‘devons’ nous souvenir parce que nous ‘sommes incapables’ d’oublier. Le souvenir est alors notre ‘destin’. Parfois, nous devons alimenter le souvenir parce que nous ‘n’avons pas le droit’ d’oublier. Le souvenir est alors notre ‘devoir’. Le souvenir durable de la Shoah est à la fois un destin et un devoir. Il est le « destin » de tous ceux qui en ont été témoins. Ils ne peuvent l’oublier. Mais le souvenir n’est pas seulement leur sort, il est le sort de chacun d’entre nous. Nous devons toujours être en éveil, c’est pour cela que nous devons nous souvenir. Il faut lutter contre l’adage : « L’histoire se répète ». Non, elle ne peut pas se répéter. Le souvenir nous permet de supporter la charge du passé. Nous ne pourrons jamais considérer la tolérance et le respect, ces valeurs centrales de la civilisation, comme définitivement « acquises ». Le romancier Philippe Claudel nous fait réfléchir dans Le rapport de Brodeck, sur l’autre qui peut être très vite associé à l’étranger et l’ennemi. Accepter l’autre est la base de la paix. Les personnages et le cadre du roman de Claudel ne portent pas de noms, précisément pour donner à son roman un caractère universel. Dans son autobiographie Ich nicht, que j’ai lue avec émotion, Joachim Fest, qui avait été éditeur du Frankfurter Allgemeine Zeitung, parle de sa jeunesse dans l’Allemagne nazie. Son père lui dit un jour : « Même si tout le monde accepte la barbarie, moi jamais ». Fest raconte qu’il a fait la promesse solennelle de ne jamais décevoir son père. Aussi répéta-t-il : « Moi jamais ! » et il tint parole. Les vrais héros sont ceux et celles qui disent « non » et en portent toutes les conséquences. Je me pose souvent la question : aurais-je eu ce même courage ? Nous pouvons maintenir le souvenir pour deux motifs : soit par peur, soit dans l’espoir. Optons pour cette deuxième raison. L’espoir, c’est la vie. Il n’y a pas de vie ou de survie sans l’espoir. L’espoir nous donne la force de rester nous-mêmes dans une société en évolution, c’est-à-dire de garder notre identité et de rester ouverts à la réalité. Identité et ouverture sont les idées directrices de votre organisation qui est en même temps juive, laïque et humaniste. Je tiens à rendre hommage au conseil d’administration et aux fondateurs du CCLJ, en particulier au Président d’honneur, Monsieur David Susskind. Dès sa création, les objectifs du CCLJ étaient de veiller à l’affirmation et à la transmission de votre identité dans le respect de toutes les convictions, de défendre les valeurs de tolérance, de dialogue et d’ouverture, de diffuser la culture juive et israélienne, de perpétuer le devoir de mémoire et d’explorer l’histoire du peuple juif, de relayer toutes les initiatives en faveur de la paix entre l’Etat d’Israël et ses voisins, de lutter contre toute forme d’antisémitisme, de racisme et de xénophobie. Ces objectifs, vous continuez à les poursuivre. C’est ainsi que « vous vous inscrivez dans la continuité de l’histoire de votre peuple » mais aussi dans la défense des valeurs qui constituent les fondements essentiels de notre démocratie. Je vous en félicite.