Journaliste, cinéaste et écrivain, Mohamed Sifaoui enquête depuis des années sur l’islamisme. Dans Pourquoi l’islamisme séduit-il ? (Armand Colin), il propose des clés pour comprendre les ressorts sur lesquels jouent ses idéologues dans la séduction des différentes catégories sociales. Il présentera son livre le 23 février au CCLJ.
Les ressorts de la force de séduction de l’islamisme procèdent-ils de la même manière en Occident et dans le monde arabo-musulman ?
Mohamed Sifaoui : Globalement, ils sont identiques car on vit dans des sociétés de plus en plus mondialisées. Le thème de l’injustice peut être activé partout. Le modèle libéral peut être injuste et laisser des gens au bord du chemin. Des frustrations peuvent être générées par des problèmes socio-économiques. Dans le monde arabo-musulman, il y a un ressort supplémentaire qui réside dans le manque de libertés. Il est utilisé pour délégitimer les régimes en place. Certains courants de pensée se sont d’ailleurs longtemps trompés sur la nature réelle des islamistes en pensant qu’ils étaient des combattants de la liberté. Or, on observe qu’en réalité, ils remettent en cause les valeurs universelles qu’ils qualifient comme occidentales. C’est également ce qui conduit les islamistes européens à remettre en question l’ensemble du projet de société des pays dans lesquels ils vivent.
L’islamisme est-il différent des autres fondamentalismes religieux ?
M. S. : Oui, car il ne se contente pas d’une pratique rigoriste comme cela peut être le cas dans les fondamentalismes juif ou chrétien. Il y a une dimension supplémentaire : la politisation poussée à l’extrême de la religion y est articulée de manière beaucoup plus systématique que dans les autres fondamentalismes religieux. Dans l’islamisme, on joue simultanément sur les deux niveaux. Les théologiens ou les savants sont les véritables artisans de cette idéologisation de la religion à des fins politiques.
Comment expliquez-vous l’attrait de l’islamisme auprès des convertis ?
M. S. : A tort, on associe ces conversions à des difficultés économiques ou sociales. Or, on voit de plus en plus d’individus issus de milieux aisés ou culturellement élevés séduits par l’islamisme. Je pense que la séduction opère précisément parce que l’islamisme se présente comme une alternative idéologique et politique, et pas seulement comme une religion. Il y a certes une pratique religieuse poussée à l’extrême mais on observe l’utilisation de la religion à des fins politiques. La combinaison de ces deux éléments permet à l’islamisme de se présenter comme une idéologie révolutionnaire alternative capable de braver une hyper-puissance. Les attentats du 11 septembre ont donné à l’islamisme cette image d’idéologie capable de semer le trouble auprès de la puissance mondiale la plus importante. Même les islamistes qui ne sont pas forcément portés par la violence ou qui ne la cautionnent pas, n’ont pas été insensibles à cet élément.
La problématique de l’islamisme concerne-t-elle les non-musulmans ?
M. S. : Il y a deux niveaux de débat. Au sein du monde musulman, il y a le débat sur les réformes qui doivent intervenir pour que l’islam perde cette image de religion archaïque et incapable de s’adapter au monde moderne. Ce débat ne concerne que les musulmans et doit se tenir entre les tenants de la lecture contextualisée du Coran et les littéralistes qui ne veulent rien entendre car ils considèrent que l’islam du 7e siècle doit être appliqué à la lettre. Le débat peut être également beaucoup plus large car les différents courants de l’islam politique se sont ancrés en Occident. Cela concerne donc les sociétés occidentales. Elles doivent s’interroger sur les politiques à mettre en œuvre pour endiguer la menace islamiste. Elle n’est pas que terroriste. Nous nous situons dans une guerre beaucoup plus vaste. Les valeurs universellement reconnues sont remises en question par les islamistes. L’option militaire n’est pas la seule réponse à apporter à cette guerre idéologique imposée à l’Occident. Des actions culturelles, économiques et sociales peuvent être menées pour endiguer ce phénomène.
Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
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