Israël, l’outrance et la confiance

Israël est-il critiquable ? J’aurais tendance à répondre à une telle question comme Desproges, à qui l’on avait demandé si l’on pouvait rire de tout : cela dépend de celui qui critique. Une des caractéristiques les plus flagrantes du rapport compliqué que le monde entretient à l’égard d’Israël est l’excès des réactions à tout ce qui s’y passe ou le concerne. D’un côté, la sympathie et l’admiration : quel esprit humaniste n’en témoignerait-il pas pour une telle aventure, symboliquement commencée lors de la dégradation du capitaine Dreyfus et l’impact qu’elle eut sur Theodor Herzl, poursuivie notamment par le socialisme des kibboutzim, et radicalisée par l’horreur de la Shoah ? Qui n’admirerait ce régime solidement démocratique, alors que la menace qui pèse sur le jeune Etat, désormais sexagénaire, contient tous les ingrédients et les prétextes de la paranoïa autoritaire – la rhétorique de l’encerclement, ici tellement palpable ?
Je pourrais continuer, mais tout lecteur impartial attend la suite : auriez-vous oublié les Palestiniens ? Loin de moi cette idée. Je ne peux rester sourd aux critiques adressées aux gouvernements successifs d’Israël concernant avant tout leur politique à l’égard des territoires occupés depuis 1967. Une caractéristique indubitable en émerge : la plupart d’entre elles se révèlent, à l’analyse, outrageusement exagérées, chargeant Israël de « péchés » à propos desquels on ne souffle mot quand il s’agit d’autres régimes, lamentablement despotiques. Il y a, dans de nombreuses critiques d’Israël, comme une mauvaise foi intrinsèque, alimentée par des courants divers et contradictoires : le refus arabe d’Israël; la survivance de l’antisémitisme de droite; la progression d’un antisémitisme de gauche et tiers-mondiste; la montée de l’islamisme, qui transforme un conflit national apaisable, au moins dans son principe, en une opposition fondamentaliste religieuse irrémissible.
A ces éléments s’ajoute le grand creuset idéologique de notre temps : la victimisation. Pour avoir le Droit et la Morale de votre côté, vous devez vous présenter en victime d’une injustice majeure. Les souffrances de la population civile, avant tout à Gaza, exacerbent les sensibilités. Malheureusement, cette attention combien légitime à la souffrance des populations se trouve recouverte par la clameur d’outrances insupportables : Israël néo-nazi et génocidaire.
Tout est affaire de perspective : face à la puissance militaire israélienne, les Palestiniens apparaissent comme les faibles, les humiliés, les damnés de la terre. Mais un petit Etat de quelques millions d’habitants dans un océan arabo-musulman de plus d’un milliard d’individus, est-ce le bourreau ou la victime, le « gros » ou le « petit » ?
Le lecteur croira peut-être, s’il m’a suivi jusqu’ici, que je « roule » pour la droite israélienne en m’appuyant sur les aberrations et les outrances de l’Autre de façon à prôner l’immobilisme et la politique de puissance. C’est tout le contraire. Si vous critiquez votre adversaire de façon excessive, ce dernier utilisera -s’il est intelligent- les éléments illégitimes (exagérés) de vos reproches pour passer sous silence les objections justifiées. En ce qui concerne les critiques adressées à Israël, cette thèse se confirme de façon éclatante. Mais l’Israël que j’aime est celui qui ne s’appuie pas sur les excès et la perversité de l’adversaire pour se replier sur lui-même en transformant une belle aspiration nationale en une banale affaire de bigoterie identitaire. Quand Israël peut entendre, sans affaiblir le droit imprescriptible de ses citoyens à la sécurité, la part légitime de critiques que suscite la politique de ses gouvernements, il montre la voie à un monde dans lequel la grande vertu de l’autocritique (le « connais-toi toi-même » socratique) est hélas la chose la moins répandue. Les critiques respectables sont certes enfouies sous des tonnes d’accusations absurdes. Mais il y a urgence à les entendre. Dans le monde arabomusulman, des individus courageux sont décidés à faire le même travail, redoutable et hautement périlleux pour eux, si aisément et injustement qualifiés de traîtres. La paix est affaire de confiance réciproque, et la confiance se construit d’abord par le refus de réduire l’opposant à la caricature que, trop souvent, il donne de lui-même.

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