La scène se passe dans un monde absurde. Des dictateurs se mettent d’accord pour que l’on passe sous silence certaines violations des droits de l’homme qui sont parmi les plus graves et les plus massives de notre époque. Quoi de plus normal de leur point de vue ? N’est-ce pas la nature même du despotisme que de nier la démocratie et les droits de l’homme, ces menaces pour le pouvoir absolu et le droit des tyrans à disposer de leurs propres populations ? Or cette réunion au sommet -une parmi d’autres- a lieu sous les auspices de l’ONU, et, plus troublant, dans le cadre du Conseil des droits de l’homme que cette organisation a mis en place. Ce Conseil est jeune, il a à peine trois ans d’âge. Il fut créé pour remplacer la très discréditée Commission des droits de l’homme de l’ONU. Cette dernière, à ses débuts, jouissait d’un prestige considérable : c’est Eleanor Roosevelt qui en fut la première présidente, et la Déclaration universelle des droits de l’homme, votée en 1948 par l’Assemblée générale, lui conférait une aura toute particulière.
Il y a quelques années, la Commission était devenue un club de dictateurs s’échangeant leurs bons services : « Tu ne parles pas de mes massacres, je ferai pieusement silence sur tes prisons et tes tortionnaires ». En 2003, la Libye de Khadafi l’avait présidée. C’était peut-être la goutte d’eau qui fit déborder le vase des bonnes intentions, de la naïveté roublarde et de la langue de bois onusiennes. On remplaça donc l’odieuse Commission par un tout nouveau Conseil des droits de l’homme, qui commença à travailler en 2006. Il n’a pas fallu longtemps pour que les changements qui étaient destinés à faire cesser la tragi-comédie de la commission soient complètement effacés. Le Conseil, c’est la Commission avec une façade politiquement correcte qui se lézarde de plus en plus.
En 2001, nous avons assisté à un déchaînement de haine et d’antisémitisme tout à fait remarquable. La scène eut lieu à Durban, quelques jours avant les attentats du 11-Septembre. Il s’agissait d’une « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et les diverses formes d’intolérance ». La conférence se transforma en un forum pour le racisme et l’intolérance (l’antisémitisme). Israël et les « sionistes » furent voués aux gémonies, notamment par des ONG particulièrement odieuses.
Mais voici que l’organisation d’une « conférence de suivi » fut décidée. Quelle perspective prometteuse ! On n’osait parler qu’avec crainte et tremblement d’un « Durban II ». Le comité préparatoire était présidé par la Libye -encore elle-, une référence absolue en matière de droits de l’homme. Pour s’assurer que cette fois, vraiment, on oublierait les errements de la défunte Commission et de Durban I, on adjoignit à cette sage présidence un bureau composé notamment de pays particulièrement impeccables sur le plan du respect des droits de l’homme : Cuba, l’Iran, le Pakistan (cela ne s’invente pas). Le comité n’est arrivé à rédiger un document final que quelques jours avant l’ouverture de « Durban II » à Genève.
Mais les buts de la Conférence qui s’est tenue du 20 au 24 avril 2009 dans cette ville étaient clairs dans l’esprit de nombreux dirigeants. Faire le silence sur le Darfour, la Birmanie, le Tibet, le Xinjiang, la Corée du Nord, l’Arabie saoudite, que sais-je encore. Et imposer comme sujet principal de préoccupation (outre bien sûr Israël – mais c’est devenu banal) le danger, pour les religions, d’une liberté d’expression trop large. On les voyait venir.
L’argument est en fait d’une simplicité enfantine, et il séduit donc les publics infantiles. Jusqu’à, chez nous, une certaine gauche masochiste et bien-pensante. Critiquer la religion heurte les sensibilités des croyants. Ce n’est pas respectueux à leur égard. C’est donc du mépris, du racisme. Or les propos racistes sont interdits dans beaucoup de pays d’Europe et à l’ONU. CQFD. Mais le rôle que jouent les religions dans la société et la politique constitue un sujet d’intérêt public majeur. Nos libertés modernes ont été arrachées principalement au dogmatisme des religions d’Etat. Les libertés de conscience et d’expression s’étioleraient dans une société qui ne tolérerait plus la critique des religions et de leurs conséquences politiques souvent si désastreuses. Après un discours antisémite du Président iranien le premier jour, la Conférence a voté un texte expurgé des références à la diffamation des religions et au « racisme » d’Israël. Mais la discrimination des homosexuels n’a pas été mentionnée. Soyons tranquilles : le refoulé (Israël, le blasphème) fera très bientôt retour dans cet incroyable « Conseil » qu’aucun démocrate ne devrait un instant cautionner.