Pour un judaïsme laïque

Le risque existe toujours pour le judaïsme de se transformer en un banal communautarisme. Ce dernier, sous sa forme caricaturale, entraîne une très dommageable maladie de la pensée : les faits historiques sont toujours filtrés, de telle sorte que les « nôtres » aient toujours raison, et les « autres » toujours tort. A force de considérer systématiquement que les autres sont des bourreaux et nous-mêmes des victimes, nous finissons par devenir racistes : il doit y avoir, dans l’autre communauté, quelque chose de perverti pour que ses membres soient toujours du mauvais côté moral. Bien sûr, les autres pensent et agissent exactement de même à notre égard : la relation est parfaitement symétrique. Le « Juif imaginaire » décrit par Alain Finkielkraut constitue un bon exemple de cette pathologie : à l’inverse de l’israélite de jadis (juif à l’intérieur, citoyen à l’extérieur), il est juif ostentatoire au dehors, tandis qu’au-dedans de lui-même il réduit son histoire à quelques simplifications victimaires.
Comme j’écris aujourd’hui pour déclarer toute ma sympathie au Centre communautaire laïque juif, je ferais bien de ne pas m’emmêler dans les définitions. Je pense que la laïcité constitue un excellent antidote à la pathologie communautariste : être laïque, c’est avant tout s’engager à travailler avec tous les membres du laos (le peuple) à la recherche de l’intérêt général. Le « peuple » constitue nécessairement une entité plus large que ma communauté, puisque, dans un monde pluraliste, il existe divers engagements spirituels. C’est par-delà ces engagements que je m’adresse à tous, comme citoyen agissant avec d’autres citoyens. Mais me conduire en citoyen, c’est reconnaître autrui comme un alter ego, et cette égalité empêche évidemment que je le considère de façon systématiquement distordue comme toujours coupable à partir d’un point de vue communautariste fermé. La laïcité instaure, par-delà des engagements communautaires différents, une solidarité entre citoyens d’une même nation démocratique.
Etre juif et laïque, cela a-t-il un sens ? Pour les Juifs orthodoxes, la laïcité, partie prenante des Lumières (et donc de la Haskalah juive) a toujours posé problème, dans la mesure où ce mouvement, s’il est loin d’avoir toujours été antireligieux, a toujours eu pour but de séparer le religieux d’une part, le politique et l’exercice de la libre raison d’autre part. Pour les Juifs de la diaspora, les Etats laïques ont -après de terribles soubresauts- fini par fournir à des groupes appelés à rester 
minoritaires les meilleures garanties d’existence. Pour les Juifs qui étouffent au sein d’une communauté dont les « Juifs imaginaires » sont loin d’être absents, la laïcité offre la possibilité de librement réévaluer, en parfaite autonomie, leur appartenance. Et j’ajouterais que la laïcité constitue également la meilleure protection des groupes orthodoxes minoritaires, qui la méprisent.
Le Centre communautaire laïque juif est allé bien au-delà de la fidélité constante à l’idéal laïque. Il a aussi milité pour la paix au Proche-Orient, et a systématiquement défendu le droit de chacun des deux peuples à son Etat. Il fut un temps où soutenir une telle position au sein de la communauté juive était difficile, voire périlleux. Je me souviens des débats dans lesquels David Susskind défendait courageusement ce point de vue, à la fois contre ceux pour qui Israël a toujours raison et est toujours la victime (point de vue du communautarisme le plus plat) et contre ceux dont l’antisionisme radical dissimulait un antisémitisme « de gauche ». Et puis surtout, non content de décentrer la communauté juive vers la laïcité d’une part, la justice d’autre part (droits des Palestiniens), le CCLJ l’a rendue attentive aux autres violations massives des droits de l’homme : les génocides des Tutsi et des Arméniens.
Je pense qu’on ne se retrouve soi-même qu’en osant affronter l’altérité. On en revient plus riche, plus capable d’autocritique, plus fort. En ce sens, le trajet du CCLJ constitue un antidote exemplaire à un communautarisme fermé qui transformerait les Juifs en banal groupe ethnoculturel cultivant son « histoire thérapeutique ».

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