La Realpolitik et les droits de l’homme

Nous sommes tous solidaires -mais de loin- de ceux qui luttent, dans des conditions difficiles, pour des valeurs qui nous sont chères. Mais souvent, notre main droite ne sait pas ce que fait notre main gauche, et nous entretenons d’excellentes relations avec ceux qui répriment sauvagement ces combattants de la liberté.
Il ne s’agit pas seulement de défendre des intérêts géopolitiques et économiques cyniques. Il est aussi question de l’emploi : le dictateur critiqué pour ses violations des droits de l’homme risque de fermer son marché à nos produits et à nos entreprises. Il s’agit ensuite de la paix et des droits de nos citoyens. Si un tyran opprime son peuple et refuse de se retirer, quel moyen existe-t-il d’autre que les pressions et, en ultime instance, la guerre ? Telle est la fameuse théorie du droit d’intervention. Si les droits de l’homme valent pour tous, va-t-on poliment demander aux despotes de les respecter ? Mais cette idée possède quelques défauts majeurs. D’abord, elle suppose que nous envoyions nos soldats au feu : sont-ils vraiment là pour panser les plaies du monde en prenant des risques considérables ? Ensuite, il faut gagner une guerre d’intervention : la théorie ne s’applique qu’à de petites ou moyennes puissances (Serbie, Irak, etc.), mais on ne fera pas la guerre à la Russie et à la Chine, dont le bilan en matière de droits de l’homme se révèle proprement désastreux. Enfin, comme les Etats -même démocratiques- sont des monstres froids et qu’ils ont d’abord des intérêts, comment éviter qu’ils fassent passer pour de grands idéaux humanistes des préoccupations d’ordre géopolitique ou économique ? L’exemple désastreux de la guerre en Irak menée par l’administration Bush est là pour nous en convaincre : elle aura malheureusement discrédité pour long-temps le droit d’ingérence.
Alors que faire ? Business as usual ? Le dissident chinois Liu Xiaobo a été condamné à onze ans de prison pour avoir publié et défendu la « Charte 08 ». Cette dernière avait été rédigée sur le modèle de la « Charte 1977 », catalogue des revendications démocratiques émises à l’époque du communisme par les dissidents tchèques. En Iran, des foules de plus en plus nombreuses réclament des élections honnêtes et la fin d’une dictature théocratique totalement anachronique. Elles demandent même une sorte de « laïcité », inspirées en cela par le grand ayatollah Montazeri, récemment décédé : ce dernier avait fini par comprendre que le Velayat-e fagih (le primat du religieux sur le politique) faisait du tort à la religion en l’impliquant dans l’exercice d’un pouvoir brutal et corrompu.
Nous devons tout faire pour soutenir ces dissidents qui défendent nos valeurs avec un courage fou. Il est normal que les Etats tiennent compte de leurs intérêts dans un monde international où l’homme est un loup pour l’homme. Seules les opinions publiques occidentales, en manifestant leur solidarité sans faille avec les manifestants de Téhéran et les prisonniers de Pékin, pourront faire en sorte que la défense des droits de l’homme devienne un véritable enjeu politique. Tant que nos gouvernements pourront légitimement croire que les opinions publiques ne s’intéressent que vaguement aux grands combats démocratiques de ce début de siècle, les relations courtoises avec les tyrans continueront. Tant que les opinions publiques ne mèneront pas un combat mondial de solidarité, chaque gouvernement pourra à juste titre alléguer que, s’il adopte une position ferme sur les droits de l’homme, d’autres Etats plus complaisants rafleront les marchés. D’ailleurs, la Chine elle-même l’a bien compris, qui aide et investit dans des pays (notamment africains) sans leur poser de questions sur leurs prisons et leurs tortionnaires. Elle contribue de la sorte au tissage de la grande toile des despotismes cyniques. Il n’y a pas de raison pour qu’en 2010 nous laissions réussir, en défendant des intérêts à très courte vue, cette entreprise néodespotique.
Nous sommes redevables aux Iraniens, aux Chinois, à Aung San Suu Kyi, et à tant d’autres, inconnus pour la plupart. Le centre du monde s’est déplacé. L’échec de Copenhague a confirmé cette mise au second plan de l’Europe. Or ce sont les valeurs promues par l’Europe qui sont aujourd’hui défendues par les sociétés civiles émergentes de grands pays comme l’Iran et la Chine.
Ce sont les pouvoirs tyranniques qui utilisent le communautarisme xénophobe pour tenter de justifier l’injustifiable. Et les dissidents de 2010 nous rappellent à l’universalité des droits de l’homme. Les entendrons-nous ? Suffiront-ils à contredire la vulgate de l’Europe en déclin ?

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