Je serais le dernier à contester le fait que les grandes religions ont, dans certains de leurs apports, civilisé l’Humanité. Mais il est nécessaire d’y regarder à deux fois quand, au nom de cette face lumineuse, l’aspect le plus obscurantiste du rapport à Dieu se fait légitimer. Voici quelques exemples qui, sans être les plus insupportables, me paraissent vraiment révélateurs.
Mgr Léonard est connu comme incarnant une vision conservatrice du christianisme. Mais enfin, c’est un « gardien » des Evangiles, et en particulier de ce très beau « Sermon sur la Montagne » dans lequel Jésus appelle à se montrer solidaire des pauvres, des humiliés et des offensés. Il y a là un appel à l’amour universel qui ne peut nous laisser indifférents, nous qui nous faisons, souvent de façon purement verbale, les défenseurs de l’universalité des droits de l’homme.
Mgr Léonard a été nommé archevêque de Bruxelles-Malines, et cette promotion au sein de la hiérarchie catholique l’a placé au foyer de l’attention médiatique. Je l’ai donc, connaissant ses positions, écouté attentivement s’exprimer à la RTBF.
Ce ne sont pas ses positions traditionalistes qui me choquent vraiment – il exprime ce que pense une partie de la population sur les grands sujets de société, et cela me paraît normal.
Ce qui m’a en revanche profondément heurté, c’est ce que j’ai perçu comme un manque d’humanité, en opposition radicale avec le coeur du message chrétien. On évoquait la situation de cette petite fille brésilienne de 9 ans, qui avait été violée. Elle était enceinte de jumeaux. Sa mère avait décidé de la faire avorter, ce qui lui avait valu l’excommunication par un archevêque brésilien. La gérontocratie du Vatican avait remarquablement cafouillé à cette occasion, soutenant d’abord l’archevêque, puis prenant prudemment ses distances.
Notre nouvel archevêque n’a rien trouvé de mieux à répondre que de soutenir contre toute vraisemblance -et toute humanité- qu’un accouchement prématuré était possible, et l’avortement évitable. Avait-il à ce moment devant les yeux une petite fille de 9 ans, victime d’un viol et enceinte de jumeaux ? Aurait-il soutenu son regard ? Non, il a préféré montrer le pire de la religion : cette façon de faire prévaloir « sa » Loi de Dieu sur le sentiment d’amour et d’humanité le plus élémentaire. Que pèse l’argumentation des adversaires de l’avortement si même dans les cas les plus extrêmes et les plus évidents -là où la doctrine du moindre mal devrait incontestablement s’appliquer-, on fait prévaloir la rigidité de la Loi ? Jésus a suffisamment stigmatisé les Pharisiens hypocrites et légalistes (qui ne représentent pas la grande histoire réelle des Pharisiens – mais c’est une autre histoire) pour qu’il soit besoin d’insister.
Deuxième exemple. Un débat a lieu sur RTL entre un membre du mouvement Gaïa de défense des animaux (qui ne fait pas toujours dans la dentelle) et un représentant de la communauté musulmane, concernant les sacrifices rituels. Une vidéo insoutenable est projetée. Le représentant de Gaïa demande que les animaux soient assommés, qu’on leur évite ces souffrances inutiles. Et son interlocuteur se contente de nier l’évidence et de rappeler ce qui est pour lui la Loi, c’est-à-dire la continuation de cette barbarie. Dans son regard, je ne perçois pas la moindre nuance de compassion. Et pourtant, c’est souvent dans la manière dont elle traite les animaux que l’Humanité montre son niveau de dégradation morale. L’islam est porteur d’autres idéaux.
Comment, enfin, ne pas mentionner ces Juifs religieux retranchés dans leurs forteresses de « Judée-Samarie » ? Au nom d’une lecture plus qu’orientée des textes sacrés, ils se montrent parfaitement aveugles à la souffrance d’un autre peuple, oubliant par là la leçon de sagesse de Hillel : « Ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît, ne l’inflige pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. Maintenant, va et étudie ».
Le rigorisme légaliste s’oppose radicalement à la compassion et à l’attention portée aux plus vulnérables. De plus en plus de chrétiens, de musulmans et de Juifs rejoindront ceux qui osent -admirablement- rappeler les leurs à ce qu’il y a de plus élevé dans leur engagement. Sous peine de faire triompher le côté le plus obscur de la religion et de la discréditer pour de bon. Beaucoup d’entre nous sont militants de la laïcité, mais leur athéisme reste une affaire personnelle. Si les rigoristes inhumains triomphaient, nous ferions, de l’athéisme, à notre corps défendant, un combat véritablement politique.