La banalité du mal

Il y a des jours où le jugement ordinairement très négatif que l’on peut légitimement émettre à propos de la télévision s’adoucit. Ces dernières semaines, elle s’est au moins à deux reprises montrée à la hauteur de sa tâche de service public. Tout commence avec le procès Eichmann, qui s’est tenu à Jérusalem en 1961, après son enlèvement en Argentine par le Mossad en 1960. La philosophe Hannah Arendt avait été envoyée par le New Yorker pour couvrir l’événement. Elle en tira une série d’articles réunis en volume sous le titre : Eichmann à Jérusalem. Un essai sur la banalité du mal. Le livre -compte tenu d’un certain nombre de maladresses de l’auteur- fut mal compris et suscita une violente controverse au sein de la communauté juive. Un élément particulièrement préoccupant apparaissait : comment expliquer qu’Eichmann, une personnalité apparemment si « policée », banale, ordinaire et quelconque ait pu commettre le plus monstrueux des crimes ? Peu après le procès de 1961, Stanley Milgram, professeur de psychologie sociale à l’Université de Yale, se demande, à la lecture du livre d’Arendt, quelle autorité pourrait, à son époque, réussir à créer une soumission aussi totale que celle qu’avait obtenue le nazisme. Les Eglises n’ont sûrement plus ce pouvoir, ni le nationalisme des Etats. Il reste une autorité semble-t-il incontestée à l’époque : la Science. Il organise donc sa célèbre expérience, dans laquelle des individus ordinaires sont supposés « punir » un autre individu qui ne leur a rien fait (qu’ils ne connaissent même pas), parce qu’il ne se souvient pas d’une liste de substantifs et d’adjectifs qu’on lui a lue une fois. Il est censé recevoir des décharges électriques (c’est évidemment un comparse qui joue la comédie) à titre de « punition », souffre, crie, veut arrêter l’expérience, se tait finalement. Les « cobayes » -dont on teste la soumission à l’autorité alors qu’on leur a dit qu’ils participaient à une expérience scientifique sur la mémoire- vont en majorité jusqu’au bout et obéissent au scientifique en tablier blanc. Milgram et ceux qui interprètent les résultats de l’expérience en concluent que les grands principes d’après 1945 sur l’obligation de désobéissance à des ordres injustes (en l’occurrence torturer un innocent pour des raisons remarquablement triviales) se sont mal « imprimés » dans les têtes, et que quand un individu « banal » se trouve confronté à un conflit entre l’autorité des droits de l’homme et celle du savant, il choisit la plupart du temps cette dernière. La télévision publique française propose aujourd’hui une expérience très similaire à celle de Milgram. Elle a lieu non plus dans le Temple de la Science, mais dans celui du Divertissement : la télévision. On demande à des individus très « normaux » de participer à un jeu télévisé qui reprend l’expérience de Yale. A la place du savant en blouse blanche se trouve une très belle présentatrice, qui joue le même rôle : incarner l’autorité pour que l’expérience se poursuive, même dans les moments les plus durs, les plus difficiles à supporter. Le résultat se révèle aussi déprimant que quarante ans plus tôt à l’université : la grande majorité va jusqu’au bout dans l’infliction de la sanction. De l’autorité du savant à celle d’une présentatrice de jeux télévisés, il existe certes de la marge, de quoi se poser quelques questions dérangeantes. Retour à la case départ : à la mi-mars, France 2 présente une émission à l’occasion de la sortie en salles de La Rafle (du Vel’ d’Hiv’). A la suite de ce très beau moment de télévision, la chaîne passe un film sur la traque des nazis (Wiesenthal, les Klarsfeld, etc.). On a vu mille fois ces images horribles, ainsi que les cérémonies nazies de Nuremberg (leur préparation lointaine). Et pourtant, chaque fois, c’est l’incrédulité : comment cela a-t-il été possible ? Il ne faut pas jeter la pierre aux cobayes de Milgram et du jeu télévisé. Ils sont comme vous et moi, sans doute sincèrement horrifiés par le nazisme. Et pourtant, mis dans des conditions particulières, confrontés à la lente progression et à la banalisation du mal cautionné par une autorité (même de divertissement), ils risquent de commettre l’irréparable. Pendant ce temps-là, la presse rapporte que la Grande mosquée de Bruxelles, c’est-à-dire l’Arabie saoudite, renvoie sur son portail internet à des sites négationnistes… O tempora ! O mores !

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