Depuis l’adoption par la France d’une loi prohibant les signes religieux à l’école, le débat sur le voile islamique est aussi relancé en Belgique. Au sein de la population juive, certains se sont même prononcés contre l’adoption d’une telle loi. Les uns, dans une logique de défense d’intérêts particuliers, craignent que la kippa ne soit visée par cette loi; les autres, au nom du progrès et des humiliations passées et présentes subies par la population musulmane, prônent la tolérance et sont prêts à redéfinir la laïcité.
En tirant des conclusions identiques, des courants différents de la judaïcité belge remettent en cause les principes sur lesquels ils ont fondé leur action. La doctrine du Consistoire israélite ne tolère aucune immixtion du religieux dans la sphère publique. Quant à la peur d’être accusé de racisme mêlée à certaines conceptions tiers-mondistes, elle entraîne des Juifs progressistes à négliger complètement leur expérience «d’enfants libres du ghetto». La plupart des immigrés juifs d’Europe orientale, formant l’essentiel de la judaïcité belge, ont refusé que leur identité juive soit uniquement définie dans sa dimension religieuse. Ils n’aspiraient qu’à s’ancrer pleinement dans la modernité. Qu’ils soient communistes, bundistes ou sionistes, ils ont fait exploser les structures communautaires traditionnelles organisées autour de la pratique religieuse. Ce processus a favorisé l’émergence d’une vie juive authentique et dynamique dominée par des Juifs laïques. Il suffit de faire un petit tour dans les institutions religieuses de Bruxelles pour constater que les masses juives les ont désertées.
Pourquoi dès lors ne pas souhaiter l’application de ce processus d’intégration à nos concitoyens musulmans? Nous sommes peut-être les mieux placés pour leur dire que la laïcité est le seul système qui crée les conditions les plus favorables à la neutralité de l’Etat, à l’égalité de tous devant le droit et à l’intégration de tous. Il est vrai que cette situation fut imposée aux Juifs il y a plus de deux siècles lorsque l’Europe occidentale entama leur émancipation individuelle. Mais qui s’en plaindra aujourd’hui?
Une loi interdisant le voile à l’école publique n’est donc pas une mesure islamophobe et liberticide. De nombreux musulmans et musulmanes vivant en Europe estiment que les normes de l’islam doivent être réservées au domaine privé et à la sphère religieuse. En affirmant cela, ils se heurtent à des fondamentalistes minoritaires souhaitant imposer à tous les musulmans leurs règles dans tous les domaines. Ces fondamentalistes ont souvent un effet d’intimidation sur certains qui, sans l’être eux-mêmes, ne veulent pas être pris à défaut et n’osent pas s’y opposer. Or, l’école publique est justement le lieu où il est possible de leur dire non. A la différence du monde des adultes, l’école réunit des mineurs chez lesquels on ne peut présupposer une autonomie de pensée et d’action, qu’il s’agit d’ailleurs de faire naître et développer. Même si la loi interdisant le voile à l’école ne mettra pas fin aux inégalités sociales, elle aura le mérite de permettre aux enseignants de remplir leur mission sereinement auprès d’enfants échappant à l’emprise d’intégristes religieux. De cette manière, ils pourront grossir et renforcer les rangs des musulmans modérés. Ce n’est pas si mal.