La banalité de la manipulation

Le film Un spécialiste d’Eyal Sivan et Rony Brauman est à nouveau au coeur d’une polémique. En puisant dans les 350 heures d’enregistrement vidéo du procès d’Adolf Eichman à Jérusalem en 1961, Eyal Sivan et Rony Brauman ont restitué en deux heures le condensé de ce procès. Mais loin d’être un documentaire fidèle au déroulement de celui-ci, Un spécialiste est en fait la transposition cinématographique des thèses soutenues par Hannah Arendt dans son compte-rendu du procès du grand criminel nazi intitulé Eichmann à Jérusalem, essai sur la banalité du mal. Ce livre a provoqué une vaste polémique lors de sa publication. En forgeant le concept de banalité du mal, elle remet en cause le portrait d’un Eichmann monstre sadique et idéologue fanatique, dressé par le procureur Gideon Haussner, pour décrire un individu minable et un fonctionnaire scrupuleux de la Solution finale. Ce sont surtout ses attaques contre les Juifs accusés d’avoir collaboré à leur propre destruction qui ont valu à Hannah Arendt la réprobation quasi unanime du monde juif.
Pour Sivan et Brauman, Eichmann à Jérusalem est bel et bien l’horizon indépassable en ce qui concerne l’attitude des nazis et des réactions juives pendant le génocide. Cette focalisation sur les thèses d’Arendt les mène à ignorer les progrès considérables accomplis par les chercheurs sur les choix stratégiques des Juifs par rapport au génocide. Ils font même l’impasse sur la mise en garde qu’elle formule dans le post-scriptum de son livre pour dissuader ceux qui, comme Sivan et Brauman, veulent à tout prix découvrir l’Eichmann au fond de chacun de nous, et de rappeler qu’un acte comme le génocide n’est possible que sous le couvert d’une loi criminelle et par une Etat criminel.
L’un des aspects les plus intrigants de ce film tient au recours aux effets spéciaux et au montage d’images d’archives. Ces procédés étonnants pour un documentaire ont suscité la curiosité de Hillel Tryster, directeur du Steven Spielberg Jewish Film Archive de l’Université hébraïque de Jérusalem. Après avoir visionné les 350 heures du procès pour les comparer avec Un spécialiste, Tryster en arrive à la conclusion stupéfiante que les auteurs de ce film ont, par le biais du montage et des effets spéciaux (rires du public inexistants sur la bande originale), manipulé les images enregistrées en 1961 pour présenter au public le procès tel qu’ils auraient souhaité qu’il se déroule; tout cela pour confirmer les thèses d’Arendt qu’ils reprennent à leur compte. Pour ce faire, ils ont même reproduit des dialogues qui n’ont jamais eu lieu, si ce n’est dans leur propre imagination. Tryster fournit avec précision de nombreux exemples. Citons-en un pour mieux saisir la gravité de leur acte. Dans le film, on peut voir le procureur demander à un témoin, Abraham Lindwasser, pourquoi il n’a pas résisté. Ce dernier ne répond pas et se fige dans le silence. Tryster a découvert que le procureur a effectivement posé cette question, mais à un autre témoin, Jacob Gurfein, qui lui a d’ailleurs répondu. Quant au silence de Lindwasser, il intervient, non pas après cette question qui ne lui a jamais été posée, mais après qu’il eut décrit son travail dans les Sonderkommandos à Treblinka et la découverte du corps de sa soeur lorsqu’il arrachait les dents en or des Juifs gazés.
En ayant démontré méticuleusement les manipulations d’images réelles par Sivan et Brauman, Tryster ne peut s’empêcher de penser à la question posée en 1954 par l’avocat Joseph Welch à Joseph McCarthy mettant en cause des officiers américains lors de sa chasse aux sorcières : Ne vous reste-t-il aucune décence?

]]>