Les Etats sont des monstres froids qui ne connaissent que des intérêts. Pour satisfaire ceux-ci, ils recourent à tous les procédés, même les plus immoraux. L’Etat d’Israël n’échappe pas à cette règle d’airain qui trouve son application concrète depuis qu’il a noué des liens étroits avec la Turquie. Cette alliance stratégique avec ce pays musulman constitue un atout important pour l’Etat d’Israël, mais les choses se compliquent pour ce dernier lorsque la question du génocide des Arméniens est abordée. Ankara nie l’existence de ce génocide et menace de représailles tout Etat qui le reconnaît. Alors que de nombreux pays occidentaux n’ont pas tenu compte de ces menaces, le gouvernement israélien refuse de reconnaître officiellement le génocide des Arméniens ou d’inciter son allié turc à le faire. Il se tait ou, comme vient de le rappeler le président Shimon Peres, il invite même les communautés juives de diaspora à ne pas intervenir dans le débat qui ne concerne pas les Juifs. Si une telle attitude reflète le souci de ne pas se mettre à dos le précieux allié turc, elle n’en suscite pas moins le malaise. Au sein du monde juif, de nombreuses voix se sont élevées pour que le génocide des Arméniens soit reconnu. Les organisations représentatives juives de France et de Belgique sont à la pointe de ce combat. Aux Etats-Unis, où les instances fédérales ne se sont pas encore prononcées sur la question, des membres juifs de la Chambre des représentants sont à l’origine d’une proposition de résolution de reconnaissance. Même en Israël, des députés ont déposé une proposition de ce type devant la Knesset mais elle n’a pas été adoptée. Israël est certes un Etat comme les autres, mais on sait tous que les Pères fondateurs imaginaient un Etat qui soit aussi la lumière des nations, Or La Goyim.
Ce qui dérange surtout, c’est que les dirigeants israéliens n’ont cessé d’établir le lien entre la Shoah et l’Etat d’Israël. A tel point que l’identité israélienne demeure encore aujourd’hui façonnée par la Shoah, tout comme l’Etat d’Israël est perçu dans le monde juif comme une réponse à l’impuissance juive pendant la Shoah. Même la Cour suprême israélienne a consacré ce lien en précisant qu’« on ne peut couper l’Etat d’Israël de ses racines qui plongent entre autres dans la Shoah » et en qualifiant Israël d’« Etat des rescapés ».
S’il doit alors exister un seul Etat au monde qui puisse aider les Arméniens à faire reconnaître le génocide dont ils ont été les victimes, c’est Israël. Or, il se dérobe et se place ainsi du côté des négationnistes turcs. Cette position officielle israélienne est inacceptable. Il faut choisir. Ménager avec cynisme son allié turc en le laissant diffuser sa propagande négationniste et mettre sa conscience de côté, ou assumer son rôle d’Etat des rescapés de la Shoah en pleine lumière. La seconde hypothèse ne peut que grandir Israël. Elle exige cependant une rigueur morale à laquelle il faut se plier. Gershom Sholem, grand spécialiste de la mystique juive, a bien insisté sur le nécessaire examen de conscience historique qui s’impose aux autres nations témoins de la Shoah. Mais il prenait bien soin d’ajouter que cet examen de conscience doit se prolonger au sein même du peuple juif, qui doit aussi exprimer une exigence de justice dans les rapports entre tous les hommes. Et parmi ceux-ci, il y a les Arméniens qui ont aussi vécu l’épreuve de l’extermination. Comme l’a déclaré le député israélien Haïm Oron, lors du débat à la Knesset sur la reconnaissance du génocide des Arméniens : « Il est du devoir d’Israël de reconnaître ce fait historique, il s’agit d’une dette morale que nous avons envers les Arméniens et à l’égard de nous-mêmes ».