Le caramel est une friandise qu’on donne aux enfants pour les récompenser ou pour les calmer. Caramel est aussi le titre d’un film libanais où ce produit, obtenu après avoir fait fondre du sucre dans l’eau, est utilisé pour l’épilation des jambes des femmes. Inévitablement, ce caramel aura le mérite de rester coincé dans la gorge des fondamentalistes religieux, des machistes et des homophobes. Ce film, réalisé par la cinéaste libanaise Nadine Labaki, aborde avec tendresse, sensualité et humour la condition de la femme dans une société rigide. L’action se situe dans un salon de coiffure et de beauté à partir duquel Nadine Labaki promène son oeil malicieux sur Beyrouth, et au-delà sur toute une société libanaise où la tradition religieuse et la structure communautariste écrasent les individus, et plus particulièrement les femmes. Avec légèreté, le film démonte rouage après rouage une société libanaise dominée par les hommes, mais où les femmes sont toutefois relativement libres. Tout y passe, depuis Layale la chrétienne, éprise d’un homme marié qu’elle ne rencontre que secrètement dans sa voiture, jusqu’à Nisrine, la musulmane de 28 ans, qui se résout à se faire recoudre l’hymen parce qu’elle n’ose pas avouer à son fiancé qu’elle n’est pas vierge, en passant par Jamale la quinquagénaire, championne du lifting refusant de vieillir et Rima la jeune chrétienne, qui préfère les femmes aux hommes.
Si le film Caramel montre à quel point les traditions religieuses imprègnent encore énormément une société libanaise moderne et libre, il fait également prendre conscience de l’impossibilité du retour aux normes et aux pratiques rétrogrades lorsqu’il est question de la condition féminine et des rapports entre hommes et femmes. On découvre en effet dans ce film, non pas des bigotes ou des soumises, mais des femmes arabes, chrétiennes et musulmanes, parler sans tabou de leurs peurs, leurs désirs et leurs contradictions. Et surtout, sans que le propos soit lénifiant, l’amour et l’amitié peuvent lier les êtres humains, quelle que soit leur religion et bien au-delà des frontières de la communauté, du clan ou du groupe auxquels ils sont censés appartenir.
Ce que Caramel a fait avec les femmes dans une société arabe, The Bubble (Ha Buah) le fait en Israël avec des homosexuels. Ce film israélien réalisé par Eytan Fox (voir Regards n°646, p.50) raconte l’histoire d’amour entre un Israélien et un Palestinien dans Shenkin, le quartier branché de Tel-Aviv, avec en arrière-fond le conflit israélo-palestinien. Ce film n’aborde pas seulement la question de l’homosexualité, il présente surtout un aspect de la réalité israélienne que les médias internationaux négligent généralement : une société moderne où la jeunesse cherche souvent à sortir du carcan de la tradition religieuse et de l’héroïsme national par l’extravagance et la désinvolture. Avec intelligence et finesse, Eytan Fox envisage les difficultés auxquelles la jeunesse israélienne est confrontée. Il le fait en adoptant son point de vue et son langage et non pas celui de la génération héroïque des pionniers dévoués entièrement à la collectivité nationale. Ce qui permet à Eytan Fox de mettre en scène notamment un homosexuel sépharade assumant pleinement son orientation sexuelle tout en étant très fier d’appartenir à Golani, la brigade d’élite de l’infanterie israélienne. A l’instar de Caramel, The Bubble colle à la réalité d’une jeunesse tiraillée entre l’espoir et le désespoir. Des deux côtés de la frontière israélo-libanaise, nombreux sont celles et ceux qui ne veulent plus que le groupe détermine leur mode de vie et tout ce qui relève de l’intimité. Tant Nadine Labaki qu’Eytan Fox ont choisi d’exprimer librement ce désir en utilisant le cinéma comme vecteur ou comme arme. Mais une arme redoutable qui n’a jamais tué personne.