Les inconditionnels de Tariq Ramadan ne cessent de répéter à quel point il fut magnanime lorsqu’il pardonna au recteur de l’Université libre de Bruxelles (ULB) son refus de l’accueillir l’année dernière alors qu’il était invité à donner une conférence par le Cercle des étudiants arabo-européens. Ils se plaisent également à saluer la grande leçon de tolérance et d’humanisme que Tariq Ramadan a donnée au public venu nombreux le voir le 15 février dernier dans l’auditoire principal de cette même université : il les invitait « à renouer avec la complexité et à faire preuve de décentrage intellectuel, c’est-à-dire à entrer dans l’univers de références de l’autre pour mieux le comprendre ». Tout honnête homme ne peut que souscrire à cette exhortation à l’empathie intellectuelle. Il est étonnant que ce même honnête homme n’ait pas pu voir le nez de Tariq Ramadan s’allonger lorsqu’il tenait ce discours. En effet, une dizaine de jours avant le débat auquel il participait à l’ULB aux côtés de Malek Chebel et Youssef Seddik, Tariq Ramadan encourageait l’opinion publique italienne à faire tout le contraire : il soutenait publiquement le mot d’ordre de boycott de la foire du livre de Turin, prévue pour mai 2008, en raison de la mise à l’honneur d’écrivains israéliens par les organisateurs de cette foire. Interrogé sur cette question, Tariq Ramadan a motivé son soutien au boycott en déclarant : « Il est clair qu’on ne peut rien approuver de ce qui vient d’Israël ». Où est donc passé le fameux décentrage intellectuel permettant d’entrer dans l’univers et la logique de l’autre dont Tariq Ramadan nous fait l’éloge à l’ULB ? A-t-il omis de préciser que ce principe n’est pas à ses yeux universel, qu’il ne s’applique en aucun cas aux Israéliens quels qu’ils soient ? En faisant du boycott des écrivains israéliens l’alpha et l’oméga du soutien à la cause palestinienne, non seulement Tariq Ramadan va à l’encontre des nobles principes qu’il met en avant, mais il légitime surtout une chasse aux sorcières qui vise presque exclusivement des hommes et des femmes critiques à l’égard de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens. Les trois romanciers israéliens les plus connus en dehors de leur pays, Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman, n’ont jamais hésité à prendre clairement position en publiant de nombreux textes politiques dans la presse. En outre, dans leur oeuvre, ils ont chacun abordé le thème du rapport à l’autre sans jamais esquiver le problème du conflit israélo-palestinien. Les accusations les plus calomnieuses à l’égard des écrivains et des artistes israéliens fusent aujourd’hui de toutes parts. S’ils veulent être traités normalement par ceux qui souhaitent les boycotter, ils n’ont d’autre choix que de renier ce qu’ils sont : des Israéliens. Et en signe d’allégeance, ils se doivent de répandre à leur tour les mensonges les plus délirants dont se gargarisent les promoteurs de ce genre d’initiative. Même si les écrivains israéliens ne s’engagent pas politiquement, c’est leur droit et cela ne justifie en rien le boycott de ceux-ci. Comme le rappelle le romancier français, Pierre Assouline : « Un roman est par excellence un lieu de l’esprit, un écrivain est un individu qui ne représente et n’engage que lui-même, il n’a de compte à rendre à personne. C’est valable pour tous les pays ». C’est vrai, l’oeuvre des écrivains israéliens, comme celle de tous les écrivains de la planète, dépasse le cadre de leur pays et atteint l’universel. Voilà pourquoi il est stupide de déclarer qu’on ne peut rien approuver de ce qui vient d’Israël ou de n’importe quel autre pays. Si Tariq Ramadan était cohérent, il devrait sur le champ démonter l’ordinateur qu’il utilise pour alimenter entre autres son site internet afin d’y extraire les composants israéliens qui le constituent.
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