Qu’y a-t-il donc de si grave dans le dernier livre d’Avraham Burg Vaincre Hitler, pour un judaïsme plus humaniste et universaliste (éd. Fayard) ? Tout en prophétisant sur les impasses dans lesquelles s’engouffre Israël, cet ancien président de la Knesset et de l’Agence juive y analyse le poids de la Shoah dans l’identité politique israélienne. Pour Burg, cette référence permanente à la Shoah dans le discours politique israélien constitue la cause de nombreux maux dont souffre Israël aujourd’hui. Il y voit une dérive mortifère qui enferme les Israéliens dans le traumatisme tout en les éloignant de la culture du dialogue et du compromis avec les Palestiniens et les Arabes. Certains crient au scandale; ils n’ont sûrement jamais lu Le Septième million de Tom Segev ni La Nation et la mort d’Idith Zertal, qui ont minutieusement décrit la présence de la Shoah dans le discours politique israélien.
Ce qui met mal à l’aise se situe en réalité dans les contradictions contenues dans le livre de Burg, mais aussi dans son attitude personnelle. A la fois il fustige à juste titre la référence permanente à la Shoah, mais simultanément il tombe dans le travers qu’il dénonce en comparant la situation actuelle d’Israël à celle de l’Allemagne du début des années 30 à la veille de l’accession au pouvoir d’Hitler ! Pour étayer cette thèse, il s’appuie sur les slogans racistes diffusés par les nationalistes religieux et le mouvement colon, ainsi que sur la complaisance des Israéliens à leur égard. Cette comparaison inutile et inappropriée déforce complètement son propos qui se veut tout ce qu’il y a de plus moral. Ce qui fait apparaître une seconde contradiction : la disparité inquiétante entre ses actes politiques et ses écrits actuels. Les violences racistes et haineuses qu’il évoque ne datent pas d’aujourd’hui. Ce cri de désespoir aurait eu plus de vigueur s’il avait été émis lorsqu’il présidait la Knesset. Il n’empêche, ce cri est sincère. Bien qu’il s’adresse à tous les Israéliens, on perçoit rapidement au fil des pages, que son livre est destiné à son milieu politique et idéologique d’origine, les sionistes religieux. Ils ont trahi l’humanisme et le pragmatisme qui les caractérisaient avant 1967 pour se transformer en « petits fascistes » comme les appelait son père, Yossef Burg, figure historique du sionisme religieux. Dans bien des cas, la comparaison de Burg avec l’Allemagne ne trouve pas d’application. A Tel-Aviv, par exemple, où l’on croise aujourd’hui une population majoritairement laïque, ouverte sur le monde et partie prenante des avant-gardes culturelles. Curieusement, cette ville moderne et cosmopolite, Burg la considère comme morte spirituellement.
A l’occasion du 60e anniversaire d’Israël, Avraham Burg aurait sûrement nourri et enrichi le débat sur l’avenir du pays en abordant de front d’autres questions tout aussi sensibles que celle du poids de la Shoah dans la société israélienne, abondamment traitée avant lui. Que ce soit le statu quo actuel qui consacre une gestion permanente du conflit israélo-palestinien dont s’accommodent beaucoup d’Israéliens. Mais aussi la croissance économique dont ne bénéficient pas de nombreux Israéliens vivant sous le seuil de pauvreté. Ou encore la percée politique d’un milliardaire populiste russe, Arcady Gaydamak, poursuivi par la justice française et ne sachant même pas parler hébreu. Toute une série de questions, et la liste n’est pas exhaustive, sans aucun lien avec la Shoah. L’année du 60e anniversaire d’Israël tombe vraiment bien pour mettre à plat tous ces problèmes. Comme le chantait Tino Rossi : « La vie commence à 60 ans. Quand on peut prendre enfin le temps. De répondre aux questions qu’on pose. De s’approcher plus près des choses ».