Si certains banquiers possèdent la fortune et un gros carnet d’adresses, ils n’en ont pas moins l’élégance et la noblesse de les mettre avant tout à la disposition du plus grand nombre et des meilleures causes. Ce fut le cas d’André Wormser, une des plus grandes figures du judaïsme français qui s’est éteint en avril dernier. Ce banquier, président de la Banque d’escompte Wormser Frères, s’est illustré par ses nombreux engagements pour la communauté juive de France en assumant la vice-présidence du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et celle de l’Alliance israélite universelle. Son action discrète mais efficace dans les institutions juives s’inscrit pleinement dans la voie tracée par les grandes figures du judaïsme français du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, ces fous de la République, qui ont brillamment conjugué fidélité à la communauté juive et dévouement aux valeurs républicaines et universalistes. C’est tout naturellement du côté des chercheurs de paix qu’André Wormser se retrouvera à partir de la fin des années 60 en apportant son soutien actif aux Israéliens partisans d’une solution négociée avec les Palestiniens. A cet égard, nos amis de Shalom Archav France peuvent témoigner de la générosité de ce rare notable qui les soutenait financièrement.
Ce qui fait d’André Wormser un être d’exception réside ailleurs et surtout là où personne ne l’attendait. Les valeurs universelles du judaïsme qu’il portait ne se limitaient pas à apporter son soutien à des Israéliens militant en faveur de la paix. André Wormser mena aussi personnellement, et non par procuration à 4.000 km de chez lui, un long combat pour la reconnaissance de la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre des Harkis, ces musulmans qui ont combattu dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Ne pouvant supporter le sort injuste réservé à ses compagnons d’armes pendant cette guerre, il se démena comme un lion pour que la France généreuse des droits de l’homme fasse preuve de reconnaissance à l’égard de ceux qui l’avaient servie. Qu’avait-il à gagner dans ce combat ingrat ? Rien et sûrement pas les honneurs de la République, ni la sympathie des milieux progressistes. Non seulement les Algériens considéraient légitimement les Harkis comme des traîtres à la cause de l’indépendance algérienne, mais beaucoup de Français leur collèrent aussi cette étiquette et se détournèrent avec mépris de ces musulmans qui se sont battus pour la France.
Pour cet homme fidèle aux valeurs républicaines, il ne s’agissait que de l’application d’un principe fondamental qui a guidé tous les Juifs ayant marqué leur époque : leur bonheur ne passe que par la réalisation préalable du bonheur d’autrui. Mieux que quiconque, il avait compris que l’identité se construit toujours dans son rapport à l’autre et plus particulièrement dans ce qu’on peut lui apporter. Alors que ce n’était pas du tout dans l’air du temps, André Wormser a personnellement prouvé que Juifs et musulmans peuvent développer des relations fraternelles et non pas antagonistes. Tout comme il a montré qu’un banquier peut aussi se soucier du sort des exclus de la société, quitte à installer des Harkis démunis de tout dans sa demeure familiale. Avec cette humilité qui caractérise les grands hommes, il s’en est allé en laissant derrière lui plus qu’un héritage : une boussole morale que pourront utiliser la nouvelle génération de dirigeants juifs pour inscrire leur action sous le signe de l’humanisme et de la fraternité.