Vers une fascisation des esprits ?

Il faut de temps en temps se faire (du) mal. Je me devais d’assister, dans ma propre université et en simple spectateur, à une conférence sur la nouvelle idole antisémite française et ce, au milieu d’un public que je soupçonnais acquis à ses idées. Dieudonné est désormais le nouvel héros d’une frange non négligeable de ceux que Le Journal du Mardi qualifie à tort ou raison d’« islamo-progressistes ». En soi, l’intitulé de la conférence avait de quoi rebuter « Peut-on dialoguer avec le diable ? », comme si l’affaire Dieudonné se résumait à une banale question de liberté d’expression ! La seule question posée par Dieudonné est moins celle de la liberté d’expression (il possède son théâtre) que précisément celle de son incroyable popularité, notamment auprès d’intellectuels issus de l’immigration.
Dieudonné, le diable ? Non, juste le nouveau compagnon de route du négationniste Robert Faurisson et du papy de l’extrême droite raciste européenne, Jean-Marie Le Pen. Antisémite ? Ses propos, et non ses dérapages, ne laissent aucun doute à cet égard. Ainsi, en janvier 2002, pour n’avoir pas reçu de financement de la part du Centre national de la cinématographie (CNC) pour un projet de film sur l’esclavage, c’est étrangement aux Juifs qu’il s’en prend : « Pour moi, les Juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première ». Récidive, en octobre 2002 : « Etant donné que le noir dans l’inconscient collectif porte la souffrance, le lobby juif ne le supporte pas parce que c’est son business ! Maintenant, il suffit de relever sa manche pour montrer son numéro et avoir droit à la reconnaissance ». Son réseau antisémite se constitue rapidement. Y figurent notamment Ginette Skandrani, exclue des Verts pour négationnisme et coéditrice d’un faux antisémite appelée Le manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon, Serge Thion, exclu pour les mêmes raisons du CNRS, Mohamed Latrèche, président du très radical Parti des Musulmans de France et Alain Soral, intellectuel passé du communisme au Front National (FN). C’est paradoxalement suite à son rapprochement avec le FN qu’il comprend qu’il est plus payant de dénoncer les sionistes plutôt que les Juifs. La suite est connue : avec la remise d’un « Prix de l’infréquentabilité » au négationniste Robert Faurisson, il transgresse un tabou ultime.
On comprend, dès lors, en quoi la question que pose l’affaire Dieudonné n’est pas tant celle de la liberté d’expression que de ses soutiens belges inattendus. Comment comprendre qu’un assistant en économie de l’ULB, spécialiste de la discrimination, qu’un professeur de
physique de l’UCL, qu’un journaliste d’origine congolaise, que certains membres d’un des cercles les plus influents de l’ULB en sont encore à le soutenir ? La raison m’est apparue d’une limpidité absolue : la haine d’Israël est aujourd’hui telle que rien ne saurait ternir l’image des thuriféraires de l’antisionisme. La croisade antisioniste vaut toutes les messes, justifie toutes les alliances, fussent-elles les plus contre-nature. Qu’importe que Le Pen soit xénophobe, sa haine radicale des Juifs et d’Israël suffit à le rendre sympathique, hallal. Il suffit de voir sa récente interview sur la télévision du Centre shiite Zahra pour le comprendre. Faut-il s’en inquiéter ? Oui et non. Oui, car la haine des Juifs n’a jamais atteint de tels sommets depuis les années 30. Non, dans la mesure où des intellectuels progressistes, y compris au sein de l’UPJB, commencent à mesurer les pièges de l’islamo-gauchisme.
Cette fascisation des esprits semble malheureusement gagner certains membres de la communauté juive. A lire certains courriels et forum de discussion, des Juifs, heureusement minoritaires, en viennent, de leur côté, à soutenir le combat douteux d’un Geert Wilders, député populiste néerlandais, fondateur du Parti pour la Liberté et auteur du très controversé film anti-musulman Fitna. Dans ce contexte, on ne peut que se féliciter de ce que la droite extrême, les partis fascistes et autres mouvances néo-nazies ont toujours privilégié, de par leur sainte haine des Juifs, la cause palestinienne.

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