La modernité, qui ne devrait se satisfaire que d’explications rationnelles dans son décryptage du monde, se montre « étrangement » enclin à privilégier les réactions à chaud. Dans les moments de crise et/ou de mutation profondes de la société, l’irrationnel surgit volontiers, avec pour tâche assignée de débusquer d’imaginaires coupables, les fameux « boucs émissaires ».
Ainsi, lors des crues de la Seine de 1910, Edouard Drumont, chantre de l’antisémitisme français, accuse les Juifs d’être coupables de la catastrophe pour avoir massivement déboisé en amont de Paris. Plus près de nous, Farouk Hosni, pour expliquer sa défaite aux élections pour occuper la tête de l’UNESCO, dénonce à son tour la « machination », « le poids du lobby sioniste », « l’influence majeure du monde juif », donnant ainsi paradoxalement raison à ses détracteurs l’accusant d’antisémitisme – Israël, au vrai, ne s’était pas officiellement opposé à sa candidature, non plus que le « Juif » Sarkozy ou, plus étonnant, Serge Klarsfeld, le valeureux chasseur de nazis.
Sous toutes les latitudes, l’explication juive des malheurs du monde rejaillit. Il n’est pas jusqu’au Honduras, un pays sans Juifs ou presque, où l’on n’agite ce très utile épouvantail. Le président déchu de ce pays, Manuel Zelaya, ne croit devoir son éviction qu’à « des mercenaires israéliens » qui « ont organisé le coup d’Etat et qui (…) tentent de le chasser de l’ambassade du Brésil (…) en pratiquant sur lui la torture à distance au moyen de rayons neurotoxiques ». Et comment ne pas évoquer la rumeur selon laquelle la grippe H1N1 ne serait que le résultat d’une conspiration juive ?
Alors, venons-en au fait, puisque tel est le fait, et que l’actualité commande : faut-il rapprocher de ces baveuses, absurdes et moyenâgeuses accusations, le récent dérapage de Philippe Moureaux ? Non ! L’homme en question est trop intelligent et rationnel pour s’engager dans la voie sans issue de l’explication juive. Mais c’est aussi pour cela, précisément, que sa digression juive est inacceptable. Qui sont donc ces Juifs (ah ! la belle généralisation) qu’il entend montrer du doigt pour leur égoïsme crasse au détour d’une affaire qui ne les concerne en… rien ? S’agit-il des responsables du CCLJ, dont les actions écoles, citoyennes et antiracistes, sont à juste titre, soutenues par la Communauté Wallonie Bruxelles, de Dialogue et Partage, engagé depuis près de dix ans dans un dialogue interculturel des plus féconds, de l’UPJB, ou bien alors des responsables du Consistoire israélite, pourtant solidaires de leurs homologues musulmans pour ce qui concerne, par exemple, l’abattage rituel, l’obtention de carrés confessionnels séparés, etc. ?
C’est bien dans la définition, tronquée, de ce fameux droit à la différence, droit que les représentants de la communauté juive refuseraient selon lui de reconnaître aux musulmans, que Philippe Moureaux fait preuve de la plus éhontée des houtspa. Ce politicien, qui fut en son temps un éminent dix-huitièmiste, ne devrait pas ignorer que le droit à la différence des Juifs ne s’est jamais apparenté au droit au ghetto et/ou à l’enfermement religieux. Comment oublier enfin que, dans leur volonté de devenir de parfaits israélites, les Juifs militèrent jusqu’à l’absurde pour le droit à la ressemblance, bref, à l’intégration…
Fondamentalement, le piège que nous tend Moureaux tient dans la confusion qu’il entretient entre le concept de droits de l’homme et celui de droit religieux, entre immigration et islam. Réduire les Belges issus de la diversité à leur seule identité religieuse est totalement réducteur. On peut être juif et athée, marocain d’origine, pleinement laïque et opposé au voile. Cette confusion, qui se pose en évidence, ramène la question des droits de l’homme à une simple question religieuse et la critique de l’islam en tant que tel à du racisme pur. M. Philippe Moureaux ignore-t-il que la modernité s’est construite sur la critique raisonnée des religions ? Ou l’intellectuel qu’il est s’est-il définitivement effacé devant le politicien, soucieux avant tout de plaire à ses clients, fût-ce au prix d’attiser les tensions communautaires ?