Pour son premier film, Le jour où Dieu est parti en voyage, le réalisateur belge Philippe Van Leeuw a choisi de traiter de la réalité du génocide des Tutsi en suivant une rescapée qui se cache dans la forêt pour échapper à ses bourreaux. Sortie le 5 mai.
Le génocide des Tutsi du Rwanda est perpétré alors que le 20e siècle touche à sa fin. C’était il y a seize ans. En à peine trois mois, un million d’êtres humains sont exterminés. Philippe Van Leeuw a précisément choisi de situer l’action de son premier long métrage dans le contexte de cette tragédie.
Avril 1994, dans les premiers jours du génocide, les Occidentaux fuient le Rwanda. Dans la hâte, une famille de coopérants cache Jacqueline, la nourrice de ses enfants, dans le faux plafond de sa maison avant d’être évacuée vers la Belgique. Jacqueline sort de sa cachette malgré la terreur et les massacres quotidiens. Cherchant à rejoindre les enfants restés seuls, elle découvre leurs corps sans vie parmi les cadavres. Traquée comme un animal, elle trouve refuge dans la forêt où elle rencontre un homme, tutsi comme elle, gravement blessé à la hanche par les génocidaires hutu. Alors qu’il semble s’adapter à son sort de proie traquée, Jacqueline est incapable d’intégrer cette vie de terreur, le quotidien dans cette forêt lui devenant insupportable.
Si certains, comme Jacques Lanzmann, considèrent toute tentative de représentation d’un génocide par la fiction vouée à l’échec, Philippe Van Leeuw tenait à ce mode d’expression pour aborder le dernier génocide du 20e siècle. « Pour moi, il n’a jamais été question d’autre chose que de fiction pour envisager ce sujet parce que je voulais qu’on ressente ce qu’endure l’héroïne du film, Jacqueline », précise-t-il. « Seule la fiction permet de situer l’action dans le présent et de s’identifier aux personnages. Et pour toucher le public, les mots ne suffisent pas. Il faut entrer dans le vif, ressentir avant d’exprimer ».
Une indicible réalité
Le réalisateur restitue surtout un récit intime et fait délibérément le choix de ne pas privilégier un traitement historique du génocide. Comme si le but du film n’était pas d’exposer sa vision du génocide mais de montrer comment une victime tente de trouver dans cette situation extrême de déshumanisation les ressorts à sa propre survie. D’ailleurs, Philippe Van Leeuw ne s’en cache pas, il a voulu mettre en lumière le sort des victimes. « Oui, j’ai voulu que mon film soit totalement dévoué aux survivants. Ce que j’ai exploré est ce qui ne se raconte pas. Au-delà du génocide et des polémiques autour des différents protagonistes, il y a ce que les victimes ont vécu et comment elles ont survécu ou pas. Il y a ce qu’elles ont enduré, la terreur, la douleur, les humiliations, la honte d’avoir perdu toute forme humaine et la culpabilité de continuer à vivre. Cette indicible réalité que les survivants ont tant de mal à exprimer et que nous ne parvenons pas à saisir. Pour tenter de comprendre et de s’approcher de la réalité du génocide, il me paraît indispensable de partager de la façon la plus intime et la plus directe le parcours des victimes ».
D’une manière plus générale, on peut considérer que le choix du titre du film se rapporte à la question qui hante tous les croyants lorsqu’ils s’interrogent sur un génocide, quel qu’il soit : pourquoi le Dieu d’amour et d’humanité qu’ils louent a-t-il permis une telle tragédie ? Pourquoi n’est-il pas intervenu pour empêcher l’extermination systématique d’hommes, de femmes et d’enfants ? Le titre du film et la question qu’il suggère prennent une signification d’autant plus pertinente lorsqu’on se penche sur la situation du Rwanda, ce pays d’Afrique où la foi catholique est vécue avec une ferveur intense. « Au Rwanda, l’impact de la religion est énorme. Durant le génocide, les gens disaient que Dieu était parti en voyage. Ils ajoutaient que même Satan était parti parce qu’il ne voulait rien avoir à faire avec ça », explique Philippe Van Leeuw.
Seul regret peut-être de ce film qui allie images d’une rare qualité et un magnifique jeu d’acteurs, l’absence de mise en contexte.
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