Si la Belgique ne meurt…

Tenez-vous à la Belgique ? La réponse dépend évidemment de l’idée que vous vous faites de cet étrange pays.  Vous défendez les droits de l’homme et la démocratie, une certaine idée de la vie commune et de la justice. Est-ce mieux avec ou sans la Belgique ? Il existe à mon sens une raison majeure d’au moins tenter de préserver ce pays qui n’a jamais suscité -on peut s’en réjouir- de grandes passions nationalistes. Si l’état des relations actuelles entre le Nord et le Sud du pays reste tel quel, une séparation ne peut se faire sans dommages pour les valeurs que nous défendons. Le repli ethnoculturel ne constitue jamais une solution.

 

 

Partout dans le monde, les communautés s’affrontent. Chacune se berce, à propos du conflit qui l’oppose à l’autre, d’histoires biaisées, entretenant des mémoires blessées. Chacune se pose en victime éternelle de l’autre, nourrissant par là même les mouvements extrémistes, le conformisme et le suivisme entretenus par la méfiance.

 

Ce qui nous arrive est tout à fait particulier et souvent incompréhensible dans ses détails. Mais c’est aussi très exemplaire. Une façon d’aborder la question consiste à dédramatiser la célèbre opposition du droit du sol (thèse flamande) au droit des personnes (doctrine des francophones). Pour de nombreux francophones, le droit du sol rappelle de sombres souvenirs : le Blut und Boden (le sang et le sol), ou encore l’appel barrésien à la terre et aux ancêtres, excluant que Dreyfus pût être un « vrai Français » de souche. Nous n’en sommes évidemment pas là pour une grande partie des Flamands. De nombreux habitants de Flandre s’accorderaient sans doute sur l’abandon de la notion effectivement fascisante de « sang ». Alors le droit du sol prendrait une signification toute différente, et compatible avec les valeurs de la démocratie libérale. En fait, d’un point de vue démocratique, le droit du sol s’oppose radicalement au droit du sang. Le premier implique des règles communes applicables à tous : si vous désirez entrer dans le « club », on ne vous demandera pas votre généalogie, la couleur de votre peau ni même votre religion. On ne vous demandera pas non plus quelle est votre langue maternelle. Vous bénéficierez des mêmes droits et des mêmes devoirs que ceux dont jouissent les autres citoyens. Mais à supposer que vous soyez flamand, vous achèterez peut-être une maison en France, et vous devrez accepter de vous débrouiller en français avec l’administration et d’envoyer vos enfants à l’école publique française.

 

Les Flamands affaiblissent la défense du droit du sol quand ils ne rompent pas avec celui du sang et élaborent des codes du logement dans le but de préserver la pureté ethnique de la Flandre. Pour pouvoir reconstruire un pays avec les Flamands, il est nécessaire que les plus modérés d’entre eux clarifient leur position sur le droit du sol.

 

Mais le droit des personnes défendu par les francophones n’est-il pas par définition immunisé contre toute dérive communautariste ? C’est loin d’être sûr. Les francophones ne peuvent vivre comme s’ils pouvaient continuer à ignorer les Flamands. Ils ne pourront défendre des droits personnels dans certaines parties de la Flandre que s’ils font un effort d’apprentissage du néerlandais. Alors pour les Flamands modérés, la confiance renaîtra peut-être. Oui, les francophones ont des droits, et oui, ils sont parfois insupportablement arrogants, à l’image des Français dans leurs mauvais jours.

 

Si la Belgique réussit à éviter la prise en otage des populations par les intégristes communautaristes, elle pourra montrer l’exemple et proposer un modèle pour la résolution des autres conflits identitaires qui risquent de la déchirer. Sinon, ce ne sera pas la fin du monde -sans doute celle de la monarchie, et qui s’en soucie ?-, mais un très mauvais message envoyé à tous ceux qui font commerce des mémoires blessées. Il n’y a pas d’autre solution humaniste pour les francophones que de balayer devant leur porte en dénonçant d’abord chez les leurs la dérive de revendications au départ légitimes. Tel est le seul moyen de faire entendre de l’autre côté de la « frontière » l’inquiétude à l’égard de pratiques inacceptables, dont beaucoup de Flamands ne sont que trop conscients. 

 

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