Secrétaire générale du Centre d’Action Laïque (CAL), Eliane Deproost n’est sans doute pas étrangère à l’écoute grandissante portée en Belgique aux défenseurs de la laïcité. Son engagement et son franc-parler l’ont rendue incontournable dans la plupart des débats à thèmes philosophiques et religieux. Rencontre avec une femme qui ose dire tout haut ce qu’elle pense.
Licenciée en communication sociale et journalisme à l’ULB, Eliane Deproost travaille quelques années comme journaliste free-lance avant d’entrer dans le monde associatif. Chez les Scouts neutres, à la section Jeunesse de la Croix-Rouge, aux CEMEA ensuite pendant 12 ans. Elle en restera quinze au Centre pour l’égalité des chances, dont elle deviendra la directrice francophone. Depuis trois ans secrétaire générale du CAL, et en pleine problématique du voile, elle multiplie les prises de parole, en justifiant les positions de son institution et en les assumant pleinement. Ainsi lorsque le CAL revient sur l’interdiction du voile à laquelle il s’était opposé dans un premier temps. « Le CAL était contre une interdiction généralisée et privilégiait la liberté pour les directions d’établissements scolaires de décider au cas par cas », rappelle Eliane Deproost. « Mais nous avons été fortement émus de constater que des juges se substituaient finalement aux pouvoirs organisateurs en annulant les mesures d’interdiction prises et en leur déniant la responsabilité d’apprécier les limites à exiger. Nous avons alors estimé qu’il revenait au législateur de fixer la limite légale. Nous avons choisi de prôner l’émancipation à tout prix, quitte à soutenir l’interdiction. Après de nombreux débats en interne, la position du conseil d’administration du CAL est aujourd’hui maximale : aucun symbole religieux ou signe convictionnel dans les services publics et dans les écoles. Un groupe d’experts remettra prochainement ses conclusions sur d’autres questions comme celle de savoir si les présidents de bureaux de vote et les assesseurs qui détiennent une parcelle de la puissance publique peuvent en porter ».
Pour réaffirmer le principe de laïcité, Eliane Deproost vient de faire éditer une brochure didactique mais non dénuée d’humour « Des signes religieux ? Et alors ? », distribuée à 5.000 exemplaires aux politiques, syndicats, monde associatif, et en cours de réimpression. « C’est un travail nécessaire dans la mesure où de plus en plus, quand on s’affirme aujourd’hui comme laïques, on est traité de racistes et considéré comme les “nouveaux intolérants” », s’insurge-t-elle. « Nous réclamons juste une différenciation entre la sphère publique et la sphère privée ». Dans ce même esprit, le CAL se bat depuis longtemps pour une séparation entre l’Eglise et l’Etat. Son actuel président, Pierre Galand, avait déposé lorsqu’il était sénateur une proposition de loi, cosignée par Ecolo, le VLD, le SPa et le MR, mais laissée reste morte. « Elle a été redéposée en 2007 et devait être examinée en 2009 » explique Eliane Deproost, « mais la proposition a été complètement caricaturée, faisant croire que les laïques allaient se mettre à retirer la mitre de Saint-Nicolas ou la croix des cimetières, c’est absurde ! ».
Revoir le Pacte scolaire
La secrétaire générale du CAL regrette encore qu’une mesure légale sur le port du voile n’ait pas été prise il y a quinze ans, quand le sentiment de discrimination des populations immigrées était moins fort. « Leur formation est souvent insuffisante au niveau scolaire, elles souffrent les premières du manque d’emploi et de la crise économique. Leur repli identitaire est en relative équation avec le fait qu’elles n’ont peut-être pas dans notre société la place qu’elles méritent. La prise de mesures légales doit bien sûr s’accompagner d’une meilleure gestion du mieux vivre-ensemble ».
Concernant les Assises de l’Interculturalité lancées l’an dernier par la ministre de l’Egalité des chances Joëlle Milquet, Eliane Deproost reste très critique. « J’avais contribué à la Commission du dialogue interculturel demandée par le gouvernement en 2004, et réunissant une vingtaine d’experts. Les résultats sortis n’étaient certes pas parfaits, mais des propositions avaient été mises à plat et soumises au ministre Christian Dupont. Une partie d’entre elles relevant plutôt du communautaire ou du régional et les élections approchant, elles n’ont malheureusement pas été suivies d’actes. Pourquoi n’a-t-on pas repris ces conclusions en les actualisant plutôt que de repartir à zéro ? » questionne-t-elle avant de s’interroger sur la compétence de certains participants, alors que le CAL n’avait dans un premier temps même pas été invité !
Souvent controversés, les combats du CAL visent aussi le long terme comme cette volonté de revoir le Pacte scolaire d’il y a 50 ans pour créer une « autre école » et pourquoi pas un réseau commun, « une école de service public pour tous et de qualité » lance Eliane Deproost. « Quelle formation pour les professeurs ? Quel projet social et pédagogique ? La nécessité du redoublement ? Avec un socle commun jusqu’au niveau secondaire inférieur. C’est un combat pour les 5-10 années à venir, mais qui est indispensable » insiste la secrétaire générale. « Ce serait dommage de ne s’y atteler finalement que pour des raisons financières, alors qu’il s’agit de l’avenir des enfants et des jeunes ».
]]>