Pourquoi oser signer J Call ?

Dans les semaines qui ont suivi le lancement de l’Appel de J Call, j’ai tenu, comme bien d’autres, à recueillir des signatures auprès de mes connaissances. D’aucuns ont accepté, d’autres ont refusé en avançant des raisons assez différentes. Pour les premiers, l’attachement réitéré à Israël, exprimé par l’Appel, est d’ordre cosmétique et l’initiative de J Call ne vise qu’à affaiblir la position d’Israël. Pour les seconds, peu nombreux en vérité, c’est le contraire : J Call blanchirait Israël en passant sous silence les maux infligés aux Palestiniens par l’occupation. Les troisièmes, bien que plutôt en accord avec le texte, ont du mal à franchir le pas, comme cet ami qui me confiait : « J’ai beau être choqué par les constructions nouvelles à Jérusalem, je préfère la boucler. Israël est déjà suffisamment attaqué et puis, c’est aux Israéliens qu’il incombe de décider et non à moi, Juif belge qui vit dans la sécurité ».

La plupart de ceux qui hésitent encore à soutenir J Call appartiennent surtout à cette dernière catégorie. Mais mes interlocuteurs -une vingtaine de personnes- sont trop peu nombreux pour que je me risque à définir ici une quelconque valeur représentative de l’opinion belgo-juive. Par ailleurs, mon micro-échantillon ne comptait aucun sympathisant du Likoud ou de la droite radicale. Non qu’ils n’aient pas le droit, tout comme moi, d’exprimer leur conviction, si suicidaire soit-elle à mes yeux, mais soyons sérieux, je me sens incapable de les convaincre d’en changer.

Autre chose est de comprendre les motivations de celui qui veut garder bouche cousue afin de ne pas apporter de l’eau au moulin de la délégitimation d’Israël. Qu’il me permette cependant de tenter de lui faire voir les dangers de cette position. D’abord, parce que le prolongement de la politique du gouvernement de Jérusalem compromet l’avenir, sinon la survie d’Israël en tant qu’Etat démocratique et juif. Si un Etat palestinien viable ne voit pas le jour, la démographie aidant, les Arabes seront nécessairement majoritaires au sein de l’Etat d’Israël; les Juifs n’auront alors d’autre choix que de tourner le dos à la démocratie pour recourir à un régime d’apartheid. Politiquement, le sort des Israéliens juifs serait alors celui qu’a connu la minorité blanche qui a dominé l’Afrique du Sud : ce serait la fin d’Israël. La véritable solidarité et la véritable amitié ne consistent-elles pas à contribuer au changement d’une perspective aussi menaçante.

Ensuite, pour les Juifs européens, il existe encore une autre raison dont ils parlent peu, presqu’un non-dit parce que personne n’a envie de passer pour un pleutre : c’est l’effet qu’exerce la politique menée par Israël sur le réveil de l’antisémitisme en Occident. Quelles que soient leurs idées, les Juifs de Diaspora sont perçus comme les supporters naturels et inconditionnels d’Israël. Un grand nombre s’en revendique, les institutions le proclament et les dirigeants israéliens, relayés par les médias occidentaux, recourent à l’appellation d’Etat Juif. Comment voulez-vous que l’Européen lambda puisse s’y reconnaître et éviter la confusion ? Seule une petite minorité mieux informée de la complexité des problèmes sera en mesure de résister au choc émotionnel des images télévisées.

Les Juifs du monde entier ont bénéficié de l’image positive qu’avait su acquérir le jeune Etat d’Israël par ses efforts extraordinaires de bâtisseur et son humanisme. A partir des années 70, l’occupation des territoires avec ses conséquences invivables pour les Palestiniens a dégradé cette image qui a sombré avec les victimes civiles de Gaza. C’est néfaste pour les Juifs d’Israël et pour les Juifs d’ailleurs. En fait, nos destins, quoi que nous pensions d’Israël, sont liés. Dès lors, ne serions-nous pas concernés ?

 

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