Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Golberg,
160 p.
On n’en finira jamais avec la mémoire tragique du ghetto de Varsovie. C’est pourquoi il faut lire et relire sans cesse les témoignages de ceux qui y luttèrent, ou qui simplement survécurent. Marek Edelman est un combattant et un survivant. Il est mort l’année dernière en Pologne, d’où il ne voulut jamais partir, malgré l’antisémitisme, au rebours de sa femme et de ses enfants qui choisirent la France. Déjà très âgé, ce cardiologue qui exerça à Lodz, ancien militant du Bund, membre de l’état-major de l’insurrection du ghetto avec Mordechai Anielewicz de l’Hashomer Hatzair, raconta oralement ses souvenirs de la guerre à une amie, Paula Sawicka, qui les transcrivit aussitôt et en tira ce livre, constitué de courtes séquences parfois bouleversantes. Qu’on en juge. L’histoire se passe après la Grande Action (été 1942). Mme Tenenbaum, infirmière à l’hôpital Berson et Bauman, dans le ghetto, en réchappe. Comme elle rendait bien des services, elle reçut, avec 40.000 autres Juifs, cadeau du Judenrat, un « ticket de vie ». C’est alors qu’elle se suicida, laissant une lettre et son « ticket de vie » pour sa fille, Deda, âgée de 17 ans. Deda se retrouva seule et tomba amoureuse. Comme sa mère lui avait laissé, outre sa propre vie, un peu d’argent, elle et son amoureux purent passer dans la zone aryenne, y louer un logement. Ils vécurent là les plus beaux jours de leur vie. Ils en oublièrent même quasiment le ghetto. « Ce bonheur dura trois mois », raconte Marek Edelman. « Après quoi, sans doute parce que l’argent vint à manquer, leurs logeurs les livrèrent à la police ». C’est avec cette sobriété-là que les choses ici sont racontées. L’auteur ici et pas plus que dans ses mémoires précédents, ne joue au héros, n’est porté à l’emphase ni même au pathos. Cela rend son témoignage d’autant plus poignant et irremplaçable. A lire aussi ou à relire, la magnifique préface que l’historien Pierre Vidal-Naquet accorda au célèbre rapport, « Le ghetto lutte », que Marek Edelman, âgé alors de 24 ans, rédigea pour son parti, le Bund, dès 1945. C’est une méditation sur le temps, sur l’histoire, sur l’héroïsme. Texte de piété et d’intelligence, à la hauteur de l’enjeu, celui d’une mémoire tragique devant laquelle l’Histoire comme discipline doit faire silence.
A lire ou relire du même, la réédition des Mémoires du ghetto de Varsovie, Liana Levi, coll. « Piccolo », préface de Pierre Vidal-Naquet, 128 p.
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