Il y a des portes de l’Histoire que le cinéma rouvre et d’autres qu’il semble pousser pour la première fois. Poursuivant sa fresque franco-algérienne avec talent, intelligence et panache, Rachid Bouchareb, le réalisateur d’Indigènes, lève, avec Hors-la-loi, le rideau sur le massacre de Sétif, épisode déterminant dans l’histoire de l’indépendance de l’Algérie. En compétition dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2010, le film n’avait pas laissé indifférent, polémiques comprises.
Le 8 mai 1945, dans la plupart des villes d’Algérie, les partis nationalistes algériens tiennent à rappeler leurs revendications patriotiques dans le cadre des festivités de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. Dans l’Est algérien, à Sétif et à Guelma, les manifestations sont réprimées par les armes et tournent à l’émeute. A Sétif, 7.000 à 8.000 personnes défilent en présence de nombreux nationalistes algériens lorsqu’un policier français tire sur un jeune manifestant arborant un drapeau algérien. La manifestation dégénère, des Européens sont agressés et l’intervention de la police et de l’armée françaises fait de nombreux morts et blessés. Les jours suivants, la colère des manifestants se retourne contre les colons et les fermes isolées. De nombreux Européens sont tués et massacrés. Les forces de police, de gendarmerie, l’armée et, à Guelma, la milice composée de civils européens, sévissent de façon très brutale contre l’insurrection nationaliste. La répression dure deux semaines environ. Elle est orchestrée depuis la France par le gouvernement du général de Gaulle et sur place, en Algérie, par de hauts fonctionnaires français.
C’est dans ce contexte que se situe l’action de Hors-la-loi. Chassés de leur terre algérienne, trois frères et leur mère sont séparés. Messaoud s’engage en Indochine. A Paris, Abdelkader prend la tête du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie et Saïd fait fortune dans les bouges et les clubs de boxe de Pigalle. Leur destin, scellé autour de l’amour d’une mère, se mêlera inexorablement à celui d’une nation en lutte pour sa liberté.
Cinéaste, pas historien
Rachid Bouchareb rapporte qu’à l’époque d’Indigènes, il avait rencontré d’anciens combattants d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire, profondément déçus et amers vis-à-vis de l’attitude de la France à leur égard. Ce manque de reconnaissance et de considération avait relancé le mouvement de la décolonisation au moment de la Libération. C’est de ce matériau qu’est né le projet de Hors-la-loi. Le réalisateur et son scénariste ont alors mené des recherches à la Bibliothèque de Paris, visionné des documentaires et des films, et ont surtout rencontré et interviewé les témoins de l’époque, « car la mémoire vivante est riche pour la fiction », rappelle Rachid Bouchareb. « Je suis cinéaste, pas historien », poursuit-il. « Nous avons rencontré un faussaire français qui, pendant l’Occupation, fabriquait de faux papiers pour les résistants français, et qui a poursuivi son activité dans les années 1954-55 au bénéfice, cette fois, de la résistance algérienne. Il trouvait qu’il servait, à chaque fois, une cause juste. De même, tous les Français qui ont aidé ou caché ces militants proalgériens -comme les fameux “ porteurs de valises ”- considéraient que leur combat était juste. Ce sont ces gens-là qui nous ont inspirés ». Il y a effectivement dans Hors-la-loi, le feu de raconter, d’informer, d’inviter le spectateur dans la petite histoire, celle des sentiments mêlée à la grande, celle du grand mouvement, exhumant du silence les actes tombés, ou peut-être jetés dans l’oubli. Il y a d’une part le frère militant et intransigeant (excellent Sami Bouajila), le frère partagé et soutenant (Roschdy Zem, très présent) et le frère malin et indépendant (Jamel Debbouze, touchant), mais aussi les sympathisants français « porteurs de valises », la guerre fratricide à Paris entre le FLN (Front de Libération Nationale) et le MNA (Mouvement National Algérien) ou encore le cache-cache avec l’organisation de La Main Rouge. Le récit est prenant, violent, spécifique et historique. La musique d’Armand Amar -le compositeur de Amen, Va, vis, deviens, Indigènes et Le concert– joue elle aussi un beau et grand rôle. Le film traverse le particulier pour toucher à l’universel. Toute ressemblance avec les mouvements de libération nationale du monde entier ne serait pas… si fortuite.
« Hors-la-loi », un film de Rachid Bouchareb avec Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila – Durée : 2h18
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