Dans un livre précédent, Un candide en Terre sainte, Régis Debray s’était engagé dans un « vagabondage laïque dans le nombril du monde ». En Israël, il a observé à la fois « la plus dense concentration d’individualités attachantes au mètre carré » et une démocratie pratiquant le fait accompli en repoussant ses frontières à coups de bulldozer. Dans A un ami israélien, cette lettre qu’il adresse à Elie Barnavi, Régis Debray ne cherche pas à prononcer un réquisitoire contre Israël. On y découvre surtout un intellectuel français inquiet des évolutions d’un pays qu’il aime, quoi qu’en disent ses détracteurs qui le qualifient d’anti-Israélien. Car d’emblée, il précise qu’il ne se serait pas livré à cet exercice s’il ne voyait pas la patrie d’Elie Barnavi, « nation épique, énergie et culture mêlées, où chaque passant est un roman, croisement de toutes les mémoires du monde, s’enfoncer dans un lointain passé, d’où pointe à présent un canon de char Merkava ». Cet ami d’Israël exigeant ne digère pas le passage « du kibboutz à la kippa », de la défense légitime d’un territoire à la conquête militaire au nom de Dieu.
Il peut se montrer parfois grinçant, notamment quand il exprime son agacement à l’égard du tiraillement entre l’universel et le particulier qu’éprouvent les Juifs. Sans le nommer, on comprend vite qu’il s’en prend à Alain Finkielkraut dans sa description sarcastique de l’intellectuel juif pris par ce mouvement perpétuel : « Le dédoublement a son pittoresque, comme d’entendre un excellent esprit invoquer le matin sur France-Culture l’ascétique impersonnalité républicaine contre les retours en flamme identitaires, et l’après-midi sur Radio J le particularisme culturel contre l’universel abstrait ».
S’il est critique, ce portrait d’Israël n’a rien de choquant. Comme le souligne Elie Barnavi dans sa réponse : « A quelques nuances près, j’aurais pu signer cette lettre ». L’originalité du livre réside précisément dans la réponse faite par l’historien israélien à la lettre de Régis Debray. Bien qu’il n’y ait aucune divergence profonde entre les deux hommes, Elie Barnavi apporte des nuances -et les nuances sont importantes- aux propos de l’intellectuel français, car c’est de l’histoire de son pays dont il est question, histoire qui déterminera l’avenir de ses enfants. En suivant la piste balisée par Régis Debray, Elie Barnavi a l’occasion de revenir sur les sujets qui fâchent : le sionisme, l’antisémitisme, la mémoire de la Shoah, la bulle dans laquelle s’enferment les Israéliens, le rôle des Etats-Unis au Proche-Orient et l’émergence de deux Israël antagonistes. Dans cet affrontement, Elie Barnavi est partie prenante. Juif laïque ouvert sur le monde, il sait qu’il doit compter sur des alliés juifs en diaspora, mais aussi sur des non-Juifs « qui consentent à faire la part des choses ».
Une chose est sûre, Régis Debray appartient à cette dernière catégorie : « Tu es de ceux-là », affirme Elie Barnavi.« Nous avons désespérément besoin de voix comme la tienne, impatientes, âpres, grondeuses, parfois excessives, mais toujours humaines et, tout compte fait, affectueuses. Si seulement tous les contempteurs d’Israël étaient à ton image… ».
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