S’il est évident qu’un Etat démocratique doit résoudre des problèmes de délinquance et de sécurité, il est également indispensable de ne pas stigmatiser une population en particulier en lui attribuant la responsabilité exclusive de ces problèmes : les Roms ne sont pas responsables de tous les délits en France, même s’il existe parmi eux des délinquants. Cette nuance est importante. A défaut, on transforme les Roms en groupe criminogène. Cette transformation consiste à manipuler la réalité à des fins politiciennes.
Le gouvernement français a atteint un seuil d’intolérance que les autorités catholiques et protestantes de ce pays ont condamné avec fermeté. Comment les responsables communautaires juifs ont-ils réagi ? On a pu lire des déclarations dans lesquelles le président du CRIF insiste avec vigueur sur la nécessité de ne pas comparer les expulsions des Roms avec la déportation des Juifs pendant la Shoah. S’il rappelle avec beaucoup de précautions qu’il ne faut pas stigmatiser les Roms dans leur globalité, on a l’impression qu’il ne cherche pas à se montrer trop critique à l’égard du gouvernement français. Comme si la volonté d’exprimer sa solidarité à l’égard des Roms dérangeait. On a même entendu sur les ondes d’Europe 1 le Grand rabbin de France, Gilles Bernheim, rappeler que « l’affaire des Roms exige fermeté et mesure pour ne pas tomber dans l’excès ni l’empathie ». Il est rare de voir un représentant de culte tenir un langage aussi administratif, voire technocratique. Le rabbin Bernheim ne se range pas du côté de l’éthique de la conviction si chère à Max Weber et ne s’indigne pas que le projet national français soit entaché par une politique xénophobe dont les Juifs ont été les victimes par le passé. Les Juifs ne sont-ils pas les héritiers d’une histoire particulière qui les pousse à s’indigner plus que quiconque face à la mise en œuvre de mesures injustes ? Si c’est le cas, les autorités communautaires juives de France auraient dû rappeler à l’ordre le Ministre de l’Intérieur et lui signifier qu’on ne joue pas avec la boîte d’allumettes de la xénophobie et du racisme.
Heureusement, un homme a sauvé l’honneur dans cette affaire. Boris Cyrulnik, enfant caché pendant la guerre devenu bien des années plus tard un psychiatre et un neurologue réputé, a su trouver les mots justes pour exprimer ce que beaucoup de Juifs ressentent par rapport aux mesures visant les Roms : « J’aimerais appartenir à un pays qui serait capable d’accepter ceux qui ont une manière différente d’existence. Je serais fier d’appartenir à un pays qui dirait aux Roms : “On va vous réserver des terrains si vous désirez vivre selon votre culture”. J’aimerais me sentir fier d’appartenir à un pays qui énoncerait cette loi : on vous accueille, mais vous apprenez nos rituels et la loi du pays d’accueil. Alors est-ce que j’ai honte du sort réservé aux Roms ? Disons que je ne suis pas fier. Pas fier d’appartenir à un pays qui expulse des gens à qui on pourrait tendre la main ». Comme Boris Cyrulnik, efforçons-nous de rester fidèles à notre histoire et à notre mémoire. Cela ne fait pas de nous des naïfs, encore moins des irresponsables.
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