Drapeaux ou paillassons ?

Un dimanche ensoleillé de mi-septembre en 1944, l’austère église romane d’Hastière (Haute-Meuse), pleine à craquer pour la grand-messe, respire littéralement le bonheur. Une semaine plus tôt, nous pensions pourtant que notre dernière heure était arrivée alors que nous tentions d’échapper aux échanges de tirs d’artillerie qui faisaient trembler les murs des habitations dans un vacarme terrifiant. D’abord
réfugiés 24 heures dans la cave d’une famille amie, nous avions dû rechercher un autre abri après l’explosion d’un obus sur une maison contiguë. Dans la poussière âcre et les gravats, nous avions alors couru vers la salle polyvalente dont le sous-sol comportait d’épaisses voûtes. Une cinquantaine de personnes étaient terrées dans cet espace sombre et étouffant : visages tirés, regards perdus, ces malheureux marmonnaient nerveusement et en boucle les « Notre Père » et les « Je vous salue Marie » que suivaient de longues litanies invoquant Sainte-Rita, Saint-Antoine et maints autres intercesseurs des causes désespérées.

Ce n’est qu’au matin du troisième jour que cessèrent les bombardements. Un petit groupe, auquel je m’étais joint, sortit prudemment pour aller aux nouvelles. A travers les décombres, nous aperçûmes, avançant en files d’un pas élastique, les premiers soldats américains. En dépit du fusil qu’ils tenaient à la main, leur allure semblait étonnamment décontractée. L’un des nôtres parlait l’anglais, il se présenta à un gradé qui ne se fit pas prier pour expliquer que des positions allemandes, fixées à 500 mètres de notre abri, avaient bloqué le passage de la Meuse et causé beaucoup de victimes.
Le dimanche suivant, presque tous les habitants se sont rassemblés dans la vieille Abbatiale pour rendre hommage aux prisonniers de guerre, aux déportés et aux morts. Je venais d’avoir 16 ans, j’avais eu la chance de passer les derniers mois de l’Occupation avec mes parents et mon frère. Et ce jour-là, à la vue des drapeaux belges décorant la nef et le chœur de l’église, ces drapeaux que les Allemands avaient mis hors-la-loi, ma gorge s’était nouée d’émotion en pensant à la souffrance de tant de gens.
Les temps ont changé, les dimanches aussi. Soixante-six ans plus tard, le journal télévisé diffuse les images d’une manifestation flamande à Wezembeek-Oppem. Outre leurs vociférations habituelles contre les rats francophones, les membres du TAK essuient lourdement leurs chaussures sur des drapeaux tricolores. Un signe universel d’une grande brutalité pour montrer que l’Autre -tantôt le belgicain francophone, tantôt l’Américain ou l’Israélien- est une sous-merde qu’on peut piétiner allègrement.
Les médias devaient-ils accorder autant d’importance à cette manifestation qui n’a pas attiré plus de quelques centaines de personnes ? Après tout, le TAK est loin de représenter toute la Flandre, mais Monsieur Peumans, lui, la représente, car il préside le Parlement flamand. Et lorsqu’il assimile les résistants à des voyous de rues, cela inquiète bien davantage. Certes, on sait bien que les résistants flamands tombèrent plus souvent au nom du drapeau tricolore -et parfois même au nom du drapeau rouge- que pour le pavillon au lion noir sur fond jaune, mais ils n’en furent pas moins l’honneur du pays en 1940-44.
Quel que soit le devenir institutionnel de la Belgique, les démocrates seraient rassurés d’entendre les dirigeants flamands évoquer la mémoire de ces héros. Et comme on aimerait écouter leurs regrets pour la participation des autorités officielles de l’époque -tant en Flandre qu’en Wallonie- à l’arrestation des Juifs et des résistants qu’ils livrèrent aux bourreaux nazis. Evidemment, c’est un vœu assez éloigné des propositions d’amnistie qui refont surface.
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