Jean-Luc Godard est-il antisémite ?

En février prochain, Hollywood décernera un « Oscar d’honneur » au cinéaste franco-suisse pour l’ensemble de son œuvre. Un hommage qui émeut ou irrite tant aux Etats-Unis qu’en Europe : l’auteur du Mépris, de A bout de souffle ou de Pierrot le fou est accusé de tenir avec régularité des propos antisionistes et antisémites.

Il a déjà annoncé qu’il ne participera pas à la Cérémonie mais n’empêche : l’attribution d’un Oscar à Jean-Luc Godard (79 ans) réveille de vieilles colères. La Zionist Organization of America a protesté officiellement et nombre d’autres voix s’élèvent pour affirmer que l’Académie des Oscars ne devait pas remettre de prix à un antisioniste et antisémite patenté tel que le chef de file de la « Nouvelle vague ». Des accusations qui ne datent pas d’hier (*)  et que Godard semble assumer sans état d’âme.
 
Que le cinéaste soit antisioniste ne semble pas discutable. En 1974, déjà, il comparait Golda Meir à Hitler. Dans le film JLG/LJG, il explique : «Les Israéliens sont arrivés sur un territoire qui est celui de leur fiction éternelle depuis les temps bibliques...», avant de préciser : «Alors, on dira que les Israéliens sont dans la télé-réalité. Et les Palestiniens dans le documentaire ». Godard soutient aussi régulièrement la banale autant que scandaleuse assertion que « les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui ».
 
Mais est-il antisémite ? Il semble, en tous cas, obsédé par les Juifs qu’il reconnaît ne pas comprendre : «Un catholique, je sais ce que c’est: il va à la messe », explique-t-il dans le film Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard (Alain Fleischer, 2006). « Mais un Juif, je ne sais pas ce que c’est ! ».
 
« Les gangsters juifs d’Hollywood »
 
D’autre part, il raconte avoir été choqué par les propos antisémites que tenait un de ses grands-pères et il s’est aussi plusieurs fois proclamé « Juif du cinéma » pour expliquer à quel point il était persécuté comme cinéaste… Il a également eu une vive controverse avec Claude Lanzmann sur la possibilité (qu’il défendait) de filmer ou non le génocide commis contre les Juifs. Il s’est insurgé contre le drame du Heysel (mai 1985) en le comparant à la situation des Juifs parqués dans le « Vel’ d’Hiv’ » en 1942. Il a aussi enguirlandé le cinéaste Romain Goupil pour ne pas avoir évoqué Hitler dans un film consacré au Stade olympique de Berlin.
 
Qui plus est, selon l’historien français Antoine de Baecque qui vient de lui consacrer une biographie (**), « Godard n’a jamais été publiquement antisémite». En public, c’est possible, en privé, c’est une autre histoire… Ainsi, en 1960 déjà, traitait-il de « sale Juif », le producteur Pierre Braunberger devant un François Truffaut horrifié. Et Godard aurait renoncé à son amitié avec ce même Truffaut en apprenant que le père de ce dernier était juif.
 
Rebelote en 1973, lorsqu’il répond au réalisateur Jean-Pierre Gorin qui lui réclame le paiement d’une dette : «Ah, c’est toujours la même chose, les Juifs vous appellent quand ils entendent le bruit du tiroir-caisse». Sans parler de ses propos à des amis sur Hollywood «inventé par des gangsters juifs».  On en passe et des pires.
 
Difficile, même pour les admirateurs de JLG de ne pas être troublé. Avant de le ranger dans la même catégorie des cinéastes aussi dévoyés qu’un Claude Autant-Lara -sans même l’excuse du grand âge-, on aurait aimé entendre le cinéaste assumer ou rejeter ces propos. Mais le génial auteur de La Chinoise ayant coutume de n’être jamais où on l’attend, il ne fera sans doute jamais ce plaisir à ceux qui l’ont tant aimé.
 
* V. l’article de J.-L. Drouin dans Le Monde (11/11/2009)
** A. de Baecque, Godard, Ed Grasset 2010
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