Une Allemagne inquiétante

Depuis quelques mois, l’Allemagne s’agite sur la question de l’intégration des étrangers, et plus particulièrement sur la place des musulmans dans la société allemande. Alors que dans d’autres pays européens, cette question est sans cesse alimentée par les partis populistes ou d’extrême droite, la mobilisation se fait dans les formations démocratiques représentées au Bundestag. La première salve a d’ailleurs été tirée par Thilo Sarrazin (lire notre Regards n°719, octobre 2010), un social-démocrate dont le best-seller véhicule des thèses franchement nauséeuses. Pour canaliser ce débat de plus en plus hostile aux musulmans pris dans leur globalité, la Chancelière Merkel a durci le ton en décrétant la mort du « Multikulti », ce projet politique de cohabitation conçu par la gauche allemande. Bien que cette attaque contre le multiculturalisme à l’allemande soit destinée à contenir l’aile droite de son propre parti, on peut nourrir certaines craintes face à la voie dans laquelle Angela Merkel souhaite engager son pays.

Une chose est de constater qu’on ne peut pas bâtir une société dont le modèle d’intégration permet aux communautés d’imposer aux individus des règles et des pratiques contraires à la démocratie et aux libertés individuelles. Une autre est le registre douteux dans lequel la Chancelière puise pour sortir l’Allemagne de cette impasse. En invoquant des « valeurs chrétiennes » que devraient accepter les immigrés et en reprenant d’une manière un peu plus lisse le rejet des musulmans, elle glisse vers la dérive populiste qu’elle souhaite endiguer et s’éloigne d’un modèle d’intégration laïque censé rapprocher les citoyens allemands autour d’un projet commun. Dans une société ouverte et tolérante, on ne construit pas un projet politique en désignant d’emblée un bouc émissaire responsable de tous les maux du pays.

On ne peut ignorer que les dérives hystériques et racistes que suscite le débat sur les immigrés et les musulmans prennent une dimension particulière et inquiétante quand il s’agit de l’Allemagne. Les démons du passé remontent vite à la surface. Non pas que les Allemands n’ont pas le droit d’aborder la question de l’immigration, mais leur histoire leur impose de ne pas dire ni de faire n’importe quoi. On exige évidemment des Allemands un comportement démocratique irréprochable. Il ne se traduit pas seulement par la marginalisation définitive des partis d’extrême droite, mais surtout par le refus de la stigmatisation des étrangers et des minorités issues de l’immigration vivant sur le territoire allemand depuis plus de 40 ans.

En tant que Juifs, nous savons que l’Allemagne d’après 1945 contient les ressources nécessaires pour venir à bout de la plus sombre période de son histoire. Cela nécessite d’assumer tout le poids de ce passé dont elle est l’héritière. Elle le prouve admirablement en organisant à Berlin cette exposition consacrée à Hitler intitulée « Hitler et les Allemands : le peuple et le crime ». Ses concepteurs ont pris soin de ne pas évacuer les questions qui fâchent en consacrant une attention particulière à l’évolution de la société allemande sous le nazisme. Mais cette maturité politique ne présente aucun intérêt si l’Allemagne du 21e siècle continue de porter un regard sur l’Autre aussi pétri de préjugés xénophobes que pendant les heures les plus sombres du 20e siècle qu’elle cherche à dépasser. Au lieu de s’efforcer de couper l’herbe sous le pied des franges les plus conservatrices et les plus populistes de la classe politique en agitant les valeurs chrétiennes à imposer aux minorités musulmanes, Angela Merkel aurait pu trouver une application concrète aux thèses de Jürgen Habermas sur le patriotisme constitutionnel allemand, fondé sur l’adhésion à la démocratie et aux valeurs universalistes d’un Etat de droit. Ce n’est qu’à travers ce patriotisme constitutionnel que les Allemands s’immuniseront contre l’intolérance et, peut-être, pourront proposer à l’Europe entière un modèle original d’intégration des populations issues de l’immigration arabo-musulmane.

 

 

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