Le dessinateur de manga Jirô Taniguchi fit le rêve de retourner en enfance et de déclarer sa flamme à la jeune fille dont il était amoureux. A sa table de travail, l’auteur retourne dans sa vie et son corps d’enfant avec son esprit adulte. Pourrait-il changer le cours de quelques scènes déterminantes ? Ainsi naît Quartier lointain qui sort en salles le 24 novembre 2010.
Primé au Japon, le manga (bande dessinée japonaise) de Jirô Taniguchi a conquis les Européens. Le scénariste Philippe Blasband le fait découvrir à Sam Garbarski qui flashe sur l’œuvre : « Même si Quartier lointain se déroule aux antipodes, dans un pays et une culture très différents des nôtres, ce manga véhicule des valeurs et une émotion universelles. Taniguchi est parvenu à créer un climat étrange, épuré, poétique », explique le réalisateur.
Trois ans, soixante versions de scenarii et quelques centaines de mètres de pellicule plus tard, Thomas, la cinquantaine, père de famille, arrive par hasard dans la ville de son enfance. Pris d’un malaise, il se réveille quarante ans plus tôt dans son corps d’adolescent. Son quotidien est celui d’alors mais cette fois, il cherche à comprendre les raisons de la disparition de son père. « Je me suis progressivement approprié l’histoire, en changeant quelques détails et surtout en la recentrant sur son ressort dramatique : le départ du père. J’ai volontairement semé aussi quelques petites madeleines dans le décor, des scènes que j’ai vécues, des objets qui me sont chers : la montre de mon père, sa voiture, le genre de polo qu’il portait, la façon dont il tenait son verre… Il est mort, mais je l’aime tellement que cela m’étouffe encore par moments. Je lui ai dédié ce film », précise le réalisateur.
« Amos Oz* », poursuit-il, « a joliment dit qu’un bon lecteur ne cherche pas de traces biographiques de l’auteur dans l’œuvre, mais les siennes. Donc le film n’est pas du tout biographique, mais cette histoire m’a touché comme si elle avait été la mienne. Personnellement, si je pouvais faire ce voyage imaginaire, je poserais plus de questions à mes parents, j’essaierais de mieux les comprendre, mes amis aussi. Libre à chacun de revisiter sa vie ».
Esthétique du manga
A ce « si jeunesse savait et si vieillesse pouvait » particulier répondent des scènes touchantes de fougueuse maturité ou de spontanéité réfléchie. L’espace de ces retrouvailles improbables se situe dans la petite ville de Nantua, avec ses rues étroites et montantes, son lac bleu, sa couronne de montagnes et son ciel infini. C’est dans ce paysage peint d’eau douce et de couleurs apaisantes que vont se retrouver Thomas adulte, Thomas jeune et Bruno, le père. On y rencontre aussi les grands yeux perdus de la jeune mère pleine d’amour et une adorable petite sœur, mais le récit talonne l’incroyable aventure de Thomas. « La vraie difficulté n’était pas de transposer l’histoire en France, mais de restituer au mieux la dimension esthétique du manga dans le film. Je me suis imposé pudeur, émotion et retenue pour raconter cette histoire. La mise en scène, les cadrages, les décors apportent une vraie profondeur et puis il y a le “mâ”, ces instants suspendus où tout se dit sans parole », rapporte Sam Garbarski.
L’intensité du regard et une certaine ressemblance relient ces trois interprétations sensibles et intériorisées. Le Thomas adulte a les traits de Pascal Gregory, au regard grave et profond, le visage croqué de pommettes saillantes. Sam Garbarski compare l’acteur à un Stradivarius. Léo Legrand endosse le rôle de Thomas à 14 ans. Son regard perçant d’adulte dans un visage d’ange est bluffant. Enfin, Jonathan Zaccaï compose avec justesse ce père fuyant aux yeux clairs mélancoliques. Artisan solitaire, il est muré comme tous les personnages dans un silence criant, partageant son malaise avec sa famille et le spectateur. Le réalisateur lui renouvelle son estime depuis Le Tango des Rashevski (2002).
La musique, personnage présent dans les films de Sam Garbarski, accompagne ce voyage-ci d’irréel et de nostalgie. « Je vois avec du son ou avec de la musique, je ne peux pas voir quelque chose sans entendre l’image, même un tableau pour moi a un son », explique-t-il. Pour Quartier lointain, le réalisateur a fait appel au groupe français AIR qui a également signé plusieurs musiques de films de Sofia Coppola. La pudeur et l’émotion retenue guident de même l’écriture sonore du récit, véhiculant tout au long du film un flot de non-dits audibles.
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