De loin, on dirait un mini-miracle. Une petite révolution. Au minimum, une grande évolution : la Knesset autorise une certaine forme de mariage non religieux ! Et cela, alors que droite et extrême droite tiennent le haut du pavé, que la capacité de nuisance des « Haredim » (Craignant-Dieu) ne cesse de croître et que deux partis ultra-orthodoxes siègent au gouvernement. Dingue, non ?
En y regardant de près, on déchante vite : déjà, le fait que ce projet ait été déposé par David Rotem, un député d’« Israël Beiteinou » n’est guère rassurant. Si le parti ultranationaliste d’Avigdor Lierberman s’intéressait à la démocratie, cela se saurait, depuis le temps. Et, de fait, la nouvelle loi ne concerne que les citoyens non juifs, ou « sans religion ».
En réalité, David Roten n’a agi que pour favoriser son électorat, essentiellement composé d’immigrés des pays de l’ex-bloc soviétique. Et dont 300.000, bien que citoyens israéliens, ne sont pas considérés comme juifs par le rabbinat.
N’empêche, n’empêche : la Knesset a adopté, 56 voix contre 4, le premier texte légal évoquant la notion même de « mariage civil » sur le territoire israélien. Jusque-là, selon un accord conclu en 1947, c’étaient les lois religieuses qui régissaient le « statut personnel » (mariage, divorce, enterrement, héritages, etc.). Il y a donc incontestablement progrès.
Oui, mais non : pour les Israéliens juifs qui ne veulent pas du mariage religieux, par conviction laïque ou pour contracter un mariage « mixte » (avec quelqu’un d’une autre religion), la situation n’a aucunement changé.
Ils n’ont toujours que deux possibilités : signer devant un avocat un « contrat de vie en commun », l’équivalent de la « cohabitation légale » belge ou du Pacs à la française. Ou conclure un mariage civil à l’étranger (à Chypre, en général), reconnu ensuite par l’Etat d’Israël.
Rien d’une avancée
Quand même, quand même, la loi a beau ne concerner qu’une minorité, c’est néanmoins une avancée, non ? Non, comme le prouve a contrario le fait que les partis ont laissé passer le projet de loi sans broncher. Les députés des deux partis ultra-orthodoxes siégeant au gouvernement (le Shass et le « Judaïsme unifié de la Torah ») se sont contentés d’être absents le jour du vote. Normal : cette loi ne concerne que des non-Juifs dont le destin leur est tout à fait indiffèrent.
Il en ira tout autrement si, d’aventure, David Rotem ou d’autres députés tentent d’obtenir le droit au mariage civil pour tous les Israéliens. Pour défendre leur domination sur la société civile, les religieux jetteront toutes leurs forces dans la rue, au Parlement ou au gouvernement. Et, à moins d’une très improbable union des partis laïcs, ils l’emporteront. Comme d’habitude. Non, ce n’est pas demain la veille que les Israéliens pourront cesser de prendre l’avion pour aller se marier à Chypre…
O.W.
Chypre, mon amour
Nul doute que les Chypriotes grecs suivent avec attention l’évolution du statut personnel dans l’Etat juif. Leur île est la destination la plus proche (370 km à peine) pour les Israéliens désireux de se marier sans rabbin.
Les Chypriotes, qui ne sont pas plus bêtes que les autres, que du contraire, ont compris depuis longtemps l’intérêt économique qu’ils avaient à accueillir les Israéliens sur leur île. Et ils ont tout fait pour transformer leur mariage civil en une véritable petite industrie.
Vous êtes israélien et vous désirez contracter une union civile ? Suivez le guide. D’innombrables agences de voyages situées en Israël sont prêtes à vous prendre en charge. Pour environ 800 euros, ils vous marient en 24 heures chrono.
Les documents indispensables ont déjà été complétés. Vous prenez l’avion le matin, direction Nicosie ou Larnaca selon que vous avez choisi de convoler en anglais ou en français. Un petit bouquet pour la promise et en route pour la cérémonie qui dure dix minutes, baiser des nouveaux époux compris.
Quelques photos sur les marches de l’Hôtel de ville, encore quelques paperasses à compléter et en route vers le restaurant. Une petite balade pour admirer les beautés de la région, acheter quelques souvenirs et autres cartes postales et hop, retour à l’aéroport. Le soir même, vous êtes au pays.
Cela, c’est le service minimum. Vous avez l’envie et les moyens de quelque chose d’un peu plus sophistiqué ? Les Chypriotes ont. Tout ce que vous désirez. La publication préalable des bans. Une cérémonie avec supplément d’âme. Des fleurs comme s’il en pleuvait.
Vous êtes venus à deux sur un coup de tête ? Pas de soucis : vous pouvez louer, qui un smoking, qui une robe de mariée. Et deux témoins chypriotes. Voire des figurants radieux pour peupler la salle. Et, bien sûr, la possibilité de consommer votre nuit de noce dans un luxueux palace. Ou, pourquoi pas la totalité de votre lune de miel.
Et quel que soit votre choix, la légalisation du mariage est rapide. Les documents officiels glissent du maire de la ville au Ministère des Affaires étrangère chypriote. Qui les transmet au consulat israélien le plus proche. Lequel les envoie au Ministère de l’Intérieur israélien. Qui, volens nolens, vous inscrit comme mariés.
Comme on le voit, si un vrai projet de mariage civil était déposé en Israël, les Chypriotes enverraient probablement une délégation manifester aux côtés des religieux dans les rues de Jérusalem. Et s’il passait, ils auraient toujours les citoyens libanais pour se consoler : les pauvres connaissent les mêmes difficultés pour se marier « hors religion ». Et les résolvent exactement de la même manière que les Israéliens…