Michèle Kahn : «?Le Rabbin de Salonique?»

La romancière Michèle Kahn s’est immergée durant cinq ans dans la tragédie des Juifs de Salonique pendant la Shoah. Une destinée liée au rabbin Koretz, traîné dans la boue de l’oubli et de la rancune. Qui est-on pour le juger ?

Pourquoi vos romans sont-ils souvent tournés vers l’Histoire ? Connaître l’Histoire permet de se préparer à réagir dans le présent. Nous ne pouvons rien inventer à partir de zéro ! C’est dans mes racines juives que je puise mes sujets. Ecrire est ma façon de vivre en posant des questions et en trouvant parfois des réponses. Comment les hommes se constituent-ils ? En les mettant au pied du mur, je désire saisir leur fonctionnement. L’histoire juive est riche en la matière… Comment recommencer quand tout s’écroule ?
Comment la ville de Salonique s’est-elle muée en havre de paix pour les Juifs ? Lorsque les Juifs d’Espagne sont expulsés, en 1492, Salonique constitue une ville importante de l’empire ottoman. Au 20e, plus de 50% de la population de cette « Jérusalem des Balkans » est juive ! Mais le sionisme et un grand incendie -soi-disant propagé par les Juifs- poussent une partie d’entre eux à partir. La vie juive y reste si active que le judéo-espagnol devient la langue des affaires. Cette communauté de 50.000 âmes est profondément religieuse. Une quarantaine de rabbins officient à Salonique et les « hahamim » (sages juifs) y imposent leur loi. De par leur enfermement religieux, ils n’ont aucun lien avec les autorités grecques. C’est là qu’intervient le rabbin Zvi Koretz.
Mettre un rabbin ashkénaze à la tête d’une communauté séfarade, est-ce une erreur de casting ? C’est déjà arrivé, mais avec lui, c’est en effet le cas. Les rabbins saloniciens aspirent légitimement à ce poste, mais ils n’ont pas de culture profane ou hellénique. Le côté multiculturel du rabbin Koretz est un atout. Né dans l’empire austro-hongrois, cet universitaire est épris de musique, de littérature et de philosophie. Grâce à lui, les liens avec les autorités grecques s’améliorent. Il devient l’ami du Roi et du Premier ministre. Or la communauté juive de Salonique le rejette comme guide spirituel. Directif, autoritaire et autosuffisant, il se heurte à des coutumes trop différentes des siennes. Ses réponses sont inadaptées aux Séfarades. Aussi devient-il l’homme à abattre. Ce manque d’amour incarne le nœud du problème. C’est une véritable tragédie grecque… 
En quoi « son devoir d’homme juif » se heurte-t-il aux nuances d’un être confronté au pire ? La langue maternelle de Zvi Koretz est l’allemand. Il effectue ses études à Vienne et à Berlin. A ses yeux, les Allemands sont des gens d’honneur, dont il ne se méfie pas. Sa solitude renforce son aveuglement. Quand les nazis s’installent à Salonique, il est emprisonné par la Gestapo à Vienne. Il est sûr qu’il doit sa libération à son obéissance. On lui reproche sa servilité reptilienne au Judenrat de Salonique, or il ignore tout du sort des Juifs d’Europe. La communauté salonicienne ayant longtemps été préservée, qui aurait pu imaginer leur déportation ? Plus que des corps, Hitler a éradiqué l’âme d’une communauté qui ne compte plus que 700 Juifs. Zvi Koretz aurait pu s’enfuir en 1941, grâce au maire d’Athènes, mais il reste auprès de sa communauté. Ce héros est pourtant traité en traître. Une haine qui perdure toujours… Au-delà de son histoire, ce roman nous interroge : qu’aurions-nous fait à sa place ? Aurait-on mieux réussi ? Loin de le juger, il convient de le comprendre. C’est au romancier de décrypter les nuances. On n’est jamais flamboyant, seulement humain.         
Synopsis
Avec son parfum de jasmin et sa mer bleutée, Salonique fait rêver. Cette terre d’accueil pour les Juifs séfarades est dirigée par un rabbin ashkénaze, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Zvi Koretz et sa douce Gita sont d’emblée traités en outsiders. Nommé à la tête du Judenrat, le rabbin prend des décisions cruciales, qui lui sont reprochées jusqu’à ce jour. « Sommes-nous tous égaux face à des situations dramatiques ? », telle est la délicate question que nous pose ici Michèle Kahn, qui réédite par ailleurs son best-seller Shanghaila juive. « Alors que la communauté de Salonique a été décimée, celle-ci a pu survivre ».            
Michèle Kahn, Le rabbin de Salonique et Shanghai la juive, éditions du Rocher
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