Imaginez la Belgique après que Flamands et Wallons se soient sauvagement entretués durant plus de 15 ans. Imaginez que chaque camp possède sa milice plus puissante que l’armée nationale.
Imaginez que les grandes puissances européennes aient chacune leur chouchou qu’elles manipulent pour affaiblir leurs voisins. Imaginez qu’il y ait quand même eu un gouvernement fédéral qui ait tenté de gouverner le pays, mais qu’il vient de tomber.
Si vous avez assez d’imagination pour concevoir tout cela, ajoutez-y une énorme louche de religiosité et vous aurez une assez bonne idée de la situation du Liban. Car tous les malheurs du Liban viennent du fait qu’il est une démocratie « confessionnelle ».
Et cela depuis qu’en 1943, chrétiens et musulmans sunnites, alors majoritaires, ont conclu un « pacte national « selon lequel le pouvoir serait réparti en fonction de la croyance religieuse.
Dix-neuf confessions se partagent donc les postes de responsabilité : le Président de la République doit toujours être un chrétien maronite. Le Premier ministre, un musulman sunnite, le Président du Parlement un musulman chiite, le vice-Président, un Grec orthodoxes, etc.
Cela a marché -ou plutôt clopiné- jusqu’à ce que la démographie bouleverse les rapports de force. Au fil des ans, les chrétiens sont devenus minoritaires (35 % de la population) face à 60% de musulmans. Et les chiites (35%) ont dépassé les sunnites (23%).
Sans parler des divisions dans chaque communauté. Ainsi, les chrétiens sont-ils divisés en trois partis. Deux se sont alliés aux sunnites pour former la majorité au Parlement tandis que le 3e a rejoint l’opposition chiite.
De toute façon, tout le monde était entré en 2009 dans un gouvernement d’union nationale. Lequel, comme on pouvait s’y attendre, n’a pu s’entendre sur aucune question de quelque importance. A la fin, le Conseil des Ministres ne se réunissait même plus…
Et puis, il y a eu le problème de trop : le « Tribunal spécial pour le Liban » de l’ONU chargé d’enquêter sur l’attentat de février 2005 qui avait causé la mort du Premier ministre de l’époque, Rafic Hariri.
Un mauvais accord ou une bonne guerre ?
Or, le tribunal doit rendre ses conclusions fin janvier et tout semble indiquer qu’elles mettront en cause le puissant parti chiite du Hezbollah. Pour éviter cela, ce dernier a menacé le Premier ministre de semer le chaos dans le pays s’il ne récusait pas le Tribunal.
Mais celui-ci, qui n’est autre que Saad Hariri, propre fils de la victime, a refusé. Le Hezbollah a donc fait chuter le gouvernement. Et maintenant ? Les termes de l’alternative sont assez simples : soit un « rabibochage » qui reviendrait plus ou moins au « statu quo ante » sans que personne ne perde la face. Mais ne règlerait rien. Soit la tentation de la force. Le Hezbollah surclasse nettement l’armée libanaise. Il n’aurait sans doute que peu de difficultés à s’emparer du Liban. Sauf que, comme toujours, avaler est une chose, digérer, une autre.
Car toutes les autres confessions entreraient alors en résistance contre les chiites et le pays retomberait dans la guerre civile. Ou pire… Les Libanais ne sont pas les seuls, loin de là, à décider de leur destin.
Ni les Américains (qui viennent de renforcer leur 6e flotte qui croise en Méditerranée) ni les Israéliens, par exemple, n’apprécieraient de voir le Hezbollah, soutenu par la Syrie et l’Iran, y instaurer une « mollarchie ».
Dit autrement, le Liban est salement coincé. Mais ne dit-on pas que « gouverner, c’est choisir la moins mauvaise solution » ? Si tous les camps ont le sens des responsabilités, ils préfèreront une fois encore un mauvais accord à une bonne guerre. Jusqu’à la prochaine crise…
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