Pas d’orchidées pour Mister Céline

C’est une de ces querelles que seuls les Français peuvent avoir et qui fait partie de leur charme. Quel autre peuple se disputerait à propos d’un hommage à Clovis ? Ou autour de la culpabilité de Louis XVI ?

La dernière polémique française tourne autour de l’hommage que la République doit rendre (ou pas) à l’écrivain Louis-Ferdinand Céline pour les cinquante ans de son décès. Ah, Céline… (soupir désabusé).

Ce qui est curieux avec cet homme si contesté de son vivant comme après sa mort, ce sont les consensus qui l’entourent : (quasi) tout le monde le considère comme un géant de la littérature et il y a (presque) unanimité pour reconnaître que c’était un salaud répugnant. Restent ces questions : faut-il distinguer personnalité et talent ? Et si oui, lequel est le plus important ?

Reprenons : né en 1894, Louis Ferdinand Céline participe à la traumatisante boucherie de la guerre 14-18. En 1932, il se lance dans l’écriture. Premier livre, premier triomphe : Voyage au bout de la nuit, ouvrage magnifique, manque de peu le Goncourt, mais obtient le Renaudot.

Confirmation avec Mort à crédit (1936). Mais petit à petit, Céline révèle la misanthropie haineuse qui l’habite. Nul ne trouve grâce à ses yeux. Il hurle contre les communistes, les socialistes, les libéraux, les démocrates, les pauvres, les femmes…

Il écume contre les catholiques, les athées, les francs-maçons, les homosexuels. Il vitupère les Arabes, les Anglais, les Américains et même les Français qui se laissent en… tuber par tous les autres. Et, plus que tout, il hait les Juifs. Il se proclame « l’antisémite n°1 », il écrit : « Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands ».

C’est à cette époque que, toujours avec le même style étincelant, il publie deux violents pamphlets antisémites, dégoulinants de haine et de frustrations sexuelles. En 1940, il accueille bien sûr avec faveur la défaite de la France, l’Occupation et la collaboration.

Mais très vite, le Maréchal Pétain et les autres collaborateurs perdent eux aussi tout crédit à ses yeux : trop mous, pas assez antisémites. Même les Allemands finissent par le décevoir : ils ne massacrent pas assez vite les Juifs de France à ses yeux…

Cette manie française de l’autocélébration

En 1944, Céline fuit en Allemagne, puis au Danemark. La Justice de la France libérée le condamne pour collaboration : outre un an de prison et de lourdes amendes, il est frappé « d’indignité nationale ». Mais la page de la guerre se tourne vite.

En 1951, Céline est amnistié et rentre au pays, tel qu’en lui-même. A un « détail » près : s’il n’en pense pas moins, il ne parle plus des Juifs… Il publie encore plusieurs livres. Toujours avec le même talent. Et avec le même succès.

Sa mort, en 1961, n’éteindra ni l’adulation ni la répulsion. Céline devient peu à peu un classique, il entre dans la Pléiade, il est étudié dans les lycées. Retour à aujourd’hui : comme chaque année, le Ministère de la Culture publie un petit livre, préfacé par le ministre en titre, Fréderic Mitterrand en l’occurrence, et célébrant de grandes personnalités françaises. En 2011, on y trouve Clovis, Blaise Cendrars… et Louis-Ferdinand Céline.

Indignation de Serge Klarsfeld, au nom des valeurs de la France. Des personnalités se lèvent pour le soutenir, d’autres pour le critiquer. Frédéric Mitterrand tranche : Céline est rayé de la liste. Nouveaux cris : on ne rend pas hommage à un homme aussi abject. On ne censure pas un écrivain de génie. 

Entre les deux, beaucoup qui déplorent cette manie bien française de l’(auto)célébration. Ils ont peut-être raison. Que l’on considère donc les livres de Céline à l’aune du talent qu’on lui reconnaîtra. Et que l’on apprécie sa personnalité selon les haines dont il se glorifia.

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