L’antisémitisme fait-il fuir les Juifs de Belgique ?

Les faits L’antisémitisme, un grave problème en Belgique ? Le sondage effectué fin décembre sur notre site répondait « Oui, il faut se mobiliser » à 55 %, « Non, je ne suis pas inquiet » à 28% et « A tel point que je compte émigrer prochainement » à 13 %. Suite à l’invitation de Frits Bolkestein aux « Juifs conscients » de quitter les Pays-Bas (lire notre article en p.12), la RTBF a consacré un reportage à la question de l’antisémitisme et du départ des Juifs de Belgique. Le nombre de Juifs ayant émigré en Israël aurait connu l’an dernier chez nous une hausse de 64 %, avec 212 émigrés contre 130 en 2009 (chiffres de l’Agence juive), notre pays devançant ainsi largement tous les autres (+10 % en France, statu quo en Angleterre, faible augmentation en Russie et aux Etats-Unis). Les actes antisémites ont augmenté, personne ne nie l’évidence. De là à dire avec certitude qu’ils sont la première cause de ces départs, les avis divergent. Prise de température dans la communauté juive bruxelloise.

 
Pour le président de l’Union des Etudiants juifs de Belgique, David Welner, « il est de moins en moins facile aujourd’hui, en Belgique, d’être Juifs et d’aimer Israël. Nous avons tous en mémoire les “Hamas-Jihad-Hezbollah” et “mort aux Juifs” scandés dans de récentes manifestations, en présence des principaux dirigeants des partis politiques belges, sans que ceux-ci n’aient estimé devoir s’en désolidariser. Au sein même de  l’ULB, des étudiants paradent avec des t-shirt affichant clairement “Boycott Israël”, et nous assistons fréquemment à des mises en scène antisionistes sur le campus. La situation est telle que seules les écoles juives et les lieux de cultes juifs doivent être sous protection policière permanente. Dans un tel climat, je comprends le nombre grandissant de Juifs qui souhaitent quitter la Belgique. Ce n’est absolument pas à prendre pour de la lâcheté, pour une fuite, mais plutôt comme un ras-le-bol justifié face aux événements. Je pense sincèrement qu’il y a une place pour une communauté juive partout dans le monde, et ce, malgré les contraintes qui y sont liées. L’important est de compter sur certaines personnes qui prennent la courageuse responsabilité de défendre la communauté lorsqu’elle est menacée. Il est alors de leur devoir de tirer la sonnette d’alarme quand il le faut et de demander des comptes à qui de droit. Tant qu’il y aura des garants de la bonne santé de la communauté juive, se battant et gardant toujours à l’esprit leur objectif, faisant entendre la voix de la communauté même lorsque l’autorité ne veut pas l’entendre, alors j’aurai ma place en Belgique ».
 
Le président de la communauté israélite de Bruxelles, Philippe Markiewicz, tempère : « Il y a malheureusement toujours de nombreux actes antisémites en Belgique et il faut rester très vigilant. Celui-ci doit être combattu comme toute forme de racisme. Je me refuse toutefois à dramatiser la situation. Nos pouvoirs publics sont à l’écoute du souci de la communauté juive dans ce domaine. J’ai bien sûr été très choqué par l’émission passée début décembre sur la télévision flamande (la VRT avait alors pour invité Jan Peumans (N-VA), président du Parlement flamand, ndlr), où l’on plaisantait sur la liquidation des Juifs par les nazis, mais j’ai la conviction que la majorité de la communauté juive vit heureuse en Belgique ».
 
Face au départ de certains, la décision de rester pour d’autres, le président du Consistoire, Julien Klener, refuse de prendre parti : « Chacun ressent la situation à sa façon et prend ses responsabilités », confie-t-il. « Si je compare avec les années 1960 et 70, alors oui, je pense qu’effectivement le climat est devenu plus angoissant. Je lis et j’entends les mêmes choses que vous, et j’assiste à une évolution désagréable de la situation. Les gens ont maintenant leur libre choix, c’est ce qui fait la joie des démocraties, je ne me permettrais pas de juger ».
 
Thomas Dratler était de ceux qui furent médiatisés pour son départ en Israël. Installé à Tel-Aviv depuis la fin décembre, il revient sur les propos qu’il a tenus dans le reportage diffusé par la RTBF : « Il y a effectivement une augmentation des actes antisémites, une désinformation terrible de la part des médias et un point de vue sur le conflit que je ne partage pas. En tant que Juif, je ne voyais pas mon avenir en Belgique, notamment en raison d’un gros problème d’islamisation de l’Europe. Et l’importation du conflit n’est certainement pas étrangère à la recrudescence de l’antisémitisme. Mais ce n’est pas la fuite que j’ai choisie, je suis parti pour un projet de vie. Ayant grandi comme un Juif de gauche, j’ai mal à ma gauche et je ne me reconnais plus que dans la gauche israélienne. A force de suivre insidieusement et de couvrir un électorat grandissant, la gauche en Belgique distille du faux dans la tête des gens. Exprimer en diaspora notre désapprobation face aux agissements d’Israël ne fait donc qu’affaiblir encore la communauté. Comme tous les Juifs qui font leur alya, j’idéalise sans doute Israël, un Israël fait de rêves qui n’existe plus, mais c’est cet Israël-là que j’ai choisi de rejoindre ».
 
Au regard des chiffres de l’Agence juive, le président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), Maurice Sosnowski reconnaît que le nombre de départs de Belgique vers Israël a fortement augmenté l’an dernier, sans avoir de détails toutefois sur les motivations. « Cette augmentation est frappante, mais ce n’est pas propre à la Belgique, le chiffre est en augmentation dans la plupart des pays. On ne peut pas non plus parler d’un exode. L’antisémitisme est sans aucun doute un des facteurs qui fait partir les gens en Israël, mais il n’est pas le seul. Il peut y avoir des opportunités professionnelles, familiales, des possibilités économiques plus favorables… Le centre du diamant s’est également déplacé et ne se trouve plus à Anvers. Certaines personnes âgées préfèrent aller vers le soleil… Il y a un mouvement réel et nier les chiffres serait une faute, mais il ne faudrait pas non plus induire une parano. Je pense qu’il est important d’essayer de défendre nos droits en Belgique ».
 
Ancienne Rosh Ken de la JJL, étudiante en 1ère candidature de droit à l’ULB, Deborah Unger s’est dit choquée par l’intervention de Dan Levy, vice-président de l’UEJB, sur Radio Judaïca, en décembre, appelant les jeunes Juifs de Belgique à émigrer en Israël : « Il aurait pu parler en son nom propre mais là, ce n’était pas clair, et moi, je ne me reconnais pas dans ses propos » insiste-t-elle. « J’admets qu’il y a eu des manifestations sur le campus, des actions “Boycott Israël” et “Free Palestine”, les Israéliens sont toujours les méchants et certains professeurs sont clairement antisémites, mais pas plus qu’ailleurs, et cela ne doit certainement pas tous nous pousser à partir. Je ne partage pas cette paranoïa et je ne pense pas que fuir soit la bonne solution, c’est en Belgique qu’il faut se mobiliser. Surtout qu’en ce qui me concerne, je me sens beaucoup plus belge qu’israélienne ». 
 

Président du CCLJ, Henri Gutman confirme cette vision des choses : « Non, la Belgique n’est pas devenu un Etat antisémite, le dire signifierait qu’il y a, à tous les niveaux institutionnels, des mesures discriminatoires à l’encontre des Juifs, or il n’y en a aucune. La Belgique est même un des rares pays à avoir une loi qui condamne la parole et l’acte antisémites. Il faut distinguer très clairement la position officielle et celle d’une immense majorité de citoyens solidaires, d’actes antisémites qui sont le fait de certains milieux musulmans extrémistes ou de certains milieux de gauche et d’ONG. Un antisémitisme qui va souvent de pair avec l’antisionisme, au sens de la contestation ou de la non-reconnaissance de l’existence d’Israël. C’est un phénomène croissant et dangereux, à distinguer bien sûr de la critique tout à fait légitime de certaines décisions du gouvernement et des hommes politiques israéliens ». Comment réagir ? « Reconnaître les faits d’abord comme un vrai problème de société, puisque cela ne touche pas que la Belgique », répond Henri Gutman. « Il revient aux organisations juives comme la nôtre de sensibiliser, de dénoncer. Outre l’arsenal juridique existant, il y a un réel travail de fond à faire au niveau de l’éducation, c’est l’un des objectifs de notre projet d’éducation citoyenne “La haine, je dis non !” dans les écoles. Il est important aussi de rappeler que nous sommes des citoyens belges, nous devons donc nous comporter face aux actes antisémites comme tout citoyen. Les Juifs ont d’ailleurs été à l’avant-garde de toutes les batailles contre les discriminations. On se bat pour la démocratie et contre toute forme de discrimination. On ne déserte pas. Prôner l’immigration est une forfaiture ».
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