Henich Apfelbaum est né en Pologne, le 8 mai 1925 à Tarnow, ville de Galicie dont la moitié des habitants étaient juifs jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dès ses 3 ans, « Henek » suit les cours du Heder (école élémentaire traditionnelle). Premier fils d’un second mariage, il est choyé par son père, commerçant bien installé dans cet important lieu de transit sur la route de Cracovie à Lwow. Tous les samedis, Henek se rend en famille chez sa grand-mère paternelle, Malka, qui a coutume d’offrir le « shabbes obst », les fruits de shabbat, à ses 22 petits-enfants, tous réunis. De la vieille synagogue, au centre de Tarnow, dans laquelle Henek célébra sa bar-mitzva le 8 mai 1938 ne subsiste plus aujourd’hui que la bimah (estrade où se fait la lecture de la Torah).
L’enfer des camps
Les Allemands entrent à Tarnow le 8 septembre 1939. Le lendemain, ils incendient les synagogues de la ville. Confiscations, travail forcé, brutalités et exécutions sommaires sont le prélude d’une première « action » en juin 1942. C’est alors que les SS assassinent dans les bras de Henek sa grand-mère Malka, malade. Les Juifs qui ne sont pas abattus sur place sont déportés à Belzec et exterminés. Ceux qui ont échappé à ce premier massacre sont enfermés dans un ghetto où les Allemands concentrent aussi les Juifs de localités voisines. Blond aux yeux bleus, Henek ressemble à un petit Polonais, ce qui lui permet parfois de sortir clandestinement du ghetto, puis d’échapper à une nouvelle sélection en septembre 1942. Alors que ses parents sont enfermés dans le ghetto B, il travaille dans les ateliers du ghetto A avec sa demi-sœur Hanka. Lors de la liquidation du ghetto de Tarnow en septembre 1943, Henek et Hanka sont déportés à Plaszow. Subissant le sort de la majorité des Juifs du ghetto, leurs parents sont assassinés à Auschwitz-Birkenau.
A Plaszow, camp proche de Cracovie représenté dans La Liste de Schindler, Henek est d’abord affecté dans un atelier de confection. Battu pour avoir osé demander son transfert dans l’atelier de chaussures où travaille Hanka, il est envoyé à la carrière de pierres. Déporté à Gross-Rosen en mai 1944, il a la chance d’être préposé aux distributions de nourriture. Pris lors d’une fouille avec un gros morceau de lard qu’il avait chapardé pour nourrir des compagnons d’infortune, il bénéficie de la « clémence » du chef de camp qui se contente de lui faire infliger cinquante coups de trique !
Gross-Rosen est évacué en février 45. Henek passe par les camps de Flossenburg, puis de Buchenwald. Il quitte l’enfer pour une nouvelle marche de la mort à laquelle ne survivront qu’une poignée de déportés. Jeté en prison par les SS, il est libéré par les Américains le 8 mai 1945, le jour de ses 20 ans ! Transféré dans un camp de personnes déplacées, le jeune survivant est en état de cachexie et souffre du typhus. Après cinq mois de convalescence dans un hôpital allié, il revient à Tarnow et retrouve Hanka qui a survécu à Plaszow et Auschwitz. Tous leurs parents et proches ont été exterminés et, à peine rentré en
Pologne, Henek reçoit sa convocation pour le service militaire. Aussi décident-ils d’émigrer à Anvers où il leur reste un peu de famille : deux oncles diamantaires venus s’établir en Belgique dans l’entre-deux-guerres. Entrés clandestinement en Belgique, ils arrivent à Anvers, terme de leur odyssée.
Henek apprend à cliver, sous la direction de son oncle Monek. Très doué pour le métier, il travaille énormément. En novembre 1947, Henich Apfelbaum épouse Régine Finel. Il l’a rencontrée dans la boucherie qu’exploitent les parents de Régine à la Provinciestraat. Née à Lwow et arrivée en Belgique en 1930, elle a perdu sa sœur, déportée d’Anvers à Auschwitz en 1942. Henich et Régine ont deux enfants, Blanche, l’aînée et Marc, le cadet. Henich se lance bientôt dans le commerce des diamants.
Le « mazeldik »
Blanche se souvient de son enfance (photo ci-contre) et voit encore son père à la maison occupé à trier des diamants. « Il travaillait tout le
temps. Mes parents étaient très économes, et lorsque ses affaires ont commencé à prospérer, Henek n’a jamais mené une vie extravagante. Très organisé et ordonné, il a montré rapidement qu’il avait le génie de la pierre. Lorsqu’il faisait des affaires, il avait la réputation d’être un “mazeldik”, quelqu’un qui porte chance. Il a toujours voulu que les gens qui travaillent avec lui gagnent eux aussi de l’argent, veillant à ce que toute transaction commerciale soit aussi profitable pour l’autre ».
Son fils Marc précise le rôle joué par son père dans le marché diamantaire à Anvers : « Il a toujours su trouver et sécuriser des sources de diamants dans différents pays. C’est vraiment un homme d’affaires avec une vision globale du marché. Mais il se préoccupe de tout le monde, de tous les maillons de la chaîne, de la source jusqu’au client. Il veut assurer la continuité pour que chaque personne impliquée dans la chaîne puisse profiter d’une transaction et poursuivre sa relation d’affaires avec lui. Il a gravi tous les échelons de l’industrie dia
mantaire et de ses institutions, exerçant de nombreuses fonctions au sein du Club et de la Bourse des diamantaires, et enfin du Hoge Raad voor Diamant, le Conseil supérieur du diamant d’Anvers dont il a été le président. Et à ce titre, il a fait le maximum pour sauvegarder l’industrie diamantaire belge et conserver sa compétitivité, dans une période où c’était encore possible. Maintenant, l’activité manufacturière du diamant a quasi disparu en Belgique. Toujours très actif sur le marché diamantaire, mon père conserve quelques sources qu’il maintient depuis près de cinquante ans ».
Le 30 août 1996, le Roi Albert II confère à Henich Apfelbaum le titre de chevalier. Alors président du Hoge Raad voor Diamant (HRD), doyen de l’industrie diamantaire anversoise, administrateur et ancien président de la Bourse des diamantaires,
Henich Apfelbaum est aussi président de la Centrale des associations juives de bienfaisance et d’aide sociale (Centraal Beheer van Joodse Weldadigheid en Maatschappelijk Hulpbetoon), consul honoraire d’Israël pour les provinces d’Anvers et de Limbourg, et détenteur de divers titres honorifiques : citoyen d’honneur de Jérusalem, commandeur de l’Ordre de la Couronne, commandeur de l’Ordre de Léopold II, chevalier de l’ordre de Léopold. Enfin, le 8 juillet 2005, le Roi lui décerne le titre de Baron.
Moins de cinquante ans après son arrivée à Anvers, l’ascension sociale d’Henich Apfelbaum a été double : sa carrière fructueuse dans le monde diamantaire s’est accompagnée d’un engagement de longue durée dans la vie communautaire anversoise, tant dans la philanthropie et l’aide sociale que dans son soutien aux traditions juives et à l’Etat d’Israël. Comme le précise Ben Eschenheimer, le fils de Blanche : « Mon grand-père m’a dit un jour qu’il avait fait le vœu lorsqu’il était dans les camps que s’il réussissait dans la vie, il aiderait ceux qui sont dans le besoin ». Henich Apfelbaum a accompli ce vœu en devenant un membre actif de la Centrale dont il a été président de 1984 à 2003, organisant de nombreuses campagnes de collectes et contribuant à la vie des institutions juives anversoises, écoles, synagogues ou maisons de retraite.
Philanthropie et discrétion
Blanche évoque le contexte de ce travail social : « Henek se souvient de son père, un homme très généreux, qui, lorsqu’il quittait la maison, distribuait aux mendiants tout ce qu’il avait dans ses poches. Faire du travail social, c’est aussi pour lui prendre une revanche sur les mauvais traitements qu’il a subis pendant la guerre. Il possède ce charme et cette ténacité qui incitaient les diamantaires à donner de l’argent pour les collectes de la Centrale lorsqu’il visitait leurs bureaux. Lors de la
guerre des Six Jours, il a été extrêmement actif, avec Bram Laub, qui était lui aussi un commerçant, un cœur en or, disparu en 2006. Ils ont fait beaucoup ensemble et c’est pourquoi le home de la Marialei, dans le quartier juif d’Anvers, a été nommé Residentie Apfelbaum-Laub, en leur honneur ».
Elie Ringer, vice-président du Forum des organisations juives anversoises, décrit des moments significatifs de cette philan-thropie : « Je me souviens que vers la fin des années 1950, ma mère gérait une caisse d’aide aux nécessiteux permettant de procurer gratuitement aux familles dans le besoin des produits de base chez le boucher et au magasin d’alimentation. Et Monsieur Apfelbaum est venu la voir, lui disant : “J’aimerais contribuer à ta caisse, mais je veux que personne ne soit au courant !”. Ses bons contacts avec le monde politique et avec de nombreuses personnalités, belges et israéliennes, ont toujours aidé la cause du judaïsme anversois. Sa grande générosité est bien connue dans la communauté. Il a par exemple été un des principaux sponsors du Forum lors de la création du monument des déportés anversois en 1997. Il a aussi été associé aux débuts de la Commission Buysse chargée d’examiner la question de la spoliation des biens juifs pendant l’occupation nazie en tant que représentant de la communauté juive ».
Président d’honneur de Caserne Dossin-Mémorial, musée et centre de documentation de l’Holocauste et des Droits de l’homme, Natan Ramet commente : « Je le vois souvent, car nous prenons nos repas de midi dans le même restaurant ! Je le connais depuis 1967, lors de la guerre des Six Jours, pendant laquelle il a montré sa grande générosité. Il est devenu ensuite président de la Centrale de bienfaisance qui, sous sa houlette, a très bien marché, car c’est un excellent Fundraiser. Son bon cœur est de notoriété publique à Anvers. C’est un homme d’une générosité extrême et sans lui, beaucoup d’institutions juives anversoises n’auraient pas pu fonctionner ».
La valeur de l’exemple
Comme le souligne Léo Tindemans, ancien Premier ministre, Henich Apfelbaum est un homme public très actif dans la vie
anversoise : « On s’est rencontré quand il était président de la Centrale il y a plus de 25 ans. Je participais aux cérémonies en l’honneur des victimes de la Shoah et peu à peu nous avons appris à nous connaître. Il m’interrogeait sur mes activités politiques, et j’ai toujours été impressionné par son intérêt sincère. C’est quelqu’un qui suit la politique internationale, les affaires étrangères. Un homme avec lequel j’aime échanger des idées et poursuivre un véritable dialogue. Un vrai rapport d’amitié s’est établi entre nous, et nous nous parlons souvent au téléphone. J’estime beaucoup ses qualités humaines et son amitié, sincère et fidèle ».
Attaché à la tradition juive, Henich Apfelbaum entretient d’excellentes relations avec le monde religieux anversois. Récemment, il a offert un Sefer Torah à la synagogue Chabad de Edegem. Il a aussi contribué à la fondation de la yeshiva Etz Chaim à Wilrijk, au soutien de l’école Tachkemoni, de l’école Yesode-Torah… Blanche explique cette attention particulière : « Lui comme ma mère ont toujours parlé “yiddish” à la maison. C’est un homme très yiddish, qui aime aller à la synagogue et est donc très attaché à la tradition juive ».
Comme beaucoup de Juifs, Henich Apfelbaum est solidaire d’Israël. Son fils Marc apporte un éclairage sur les liens que son père entretient avec ce pays : « Il vit en Belgique et c’est là qu’il voit sa place. Très concerné par tout ce qui se passe en Israël, il a toujours soutenu activement des causes en Israël tels le Keren Hayessod ou le service de réanimation du Centre Rambam de Haïfa. Il a rencontré beaucoup de personnalités israéliennes lorsqu’il était consul d’Israël à A
nvers. Il n’est ni de gauche ni de droite. Il s’attache surtout à la personnalité de l’homme politique, de quelque bord soit-il, et parle très peu de ses propres opinions. Je dirais qu’il reste fidèle aux idéaux de l’éthique juive et aimerait qu’Israël agisse en poli
tique comme il se comporte en affaires, toujours en Mensch ! ».
Rassemblant leurs souvenirs d’enfance, Blanche et Marc s’accordent à caractériser leur père comme un homme prudent et sobre, à la fois doux et très sensible, mais rigoureux et exigeant. Marc ajoute un détail important : « Il parlait peu je pense parce qu’il croyait à la vertu de l’exemple dans notre éducation et aussi dans ses activités communautaires. Il n’aurait jamais exigé de quelqu’un ce qu’il n’était pas disposé à faire lui-même. A tous les niveaux et dans toutes ses sphères d’activité, donner l’exemple est sa forme d’excellence. Tout ce qu’il fait doit avoir un sens au-delà de lui-même, motiver les gens autour de lui, avoir une dimension collective. Sa volonté d’harmonie est fondamentale dans tout ce qu’il fait ».
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