Le degré zéro de la démocratie

Alors que certaines mesures du gouvernement et de la Knesset s’attaquent directement aux ONG défendant les droits de l’homme, Ehoud Barak, ministre de la Défense, claque la porte du Parti travailliste pour créer une nouvelle formation centriste et conserver son maroquin ministériel. Autant de signes qui n’augurent rien de bon pour la vitalité de la démocratie israélienne.

Le masque est jeté. C’est Ehoud Barak qui l’avait dit à propos de Yasser Arafat tout de suite après l’échec de Camp David en 2000. Et cette phrase revient en mémoire pour tenter de cerner ce mélange d’intelligence et de grossièreté, de grande manœuvre et de mesquinerie, de prétention et de dérision qui caractérise Ehoud Barak. Au forceps, il aura imposé aux Travaillistes l’alliance compromettante avec le gouvernement le plus à droite d’Israël. Piètre démocrate, plutôt que de reconnaître s’être trompé et de lâcher prise, Barak en rajoute dans le cynisme et l’opportunisme.
Faut-il rappeler les dessous de la combine ? Il était prévu que les instances du Parti travailliste se réunissent en mars prochain pour décréter si la présence au gouvernement devait être maintenue ou bien si le temps était venu de l’interrompre, faute de résultats probants. Barak, qui avait pu en 2009 compter sur la tentation irrésistible pour le Parti travailliste d’avoir sa place et sa part dans le gouvernement, redoutait à juste titre que la forte minorité qui s’y était fermement opposée l’emporte cette fois. La seule raison d’être au gouvernement étant la poursuite des négociations avec les Palestiniens (ou les Syriens), c’est peu de dire que la caution apportée par le Parti travailliste s’est révélée comme un échec : le processus de paix est au point mort.
Quel que soit le partage des responsabilités de cet échec, l’impact des Travaillistes est nul. Certes, Netanyahou a accepté le principe « Deux peuples, deux Etats » du bout des lèvres, il a même consenti à un gel de dix mois des implantations. Mais en n’accédant pas à la requête initiale de douze mois présentée par le Président des Etats-Unis, Netanyahou, avec le concours de Barak, a réduit à néant la capacité de Barack Obama d’apparaître pour un médiateur crédible capable de fixer les règles, au demeurant établies par son prédécesseur, George W. Bush, dans la fameuse « feuille de route ». Comme bilan, on peut faire mieux, n’est-ce pas ?
 
Degré zéro du processus de paix
Pressentant donc le vote hostile des instances du Parti travailliste, Ehoud Barak est revenu à ses bons vieux réflexes militaires : anticiper la défaite, prendre les devants, créer la surprise et inverser la vapeur. Ce n’est pas son parti qui quitte le gouvernement, mais lui qui quitte le parti, préservant ainsi, au nom de la nouvelle formation dont il prend la tête, son maintien au gouvernement. Habilement, il aura évité de la sorte la défaite que ses rivaux s’apprêtaient à lui infliger. Il a gagné sans aucun doute une bataille, mais il a négligé et foulé aux pieds le principe qui nourrit la démocratie : la vertu. Certes, le mot est désuet, mais beaucoup savent intuitivement savent ce que la vertu en politique implique, ce qu’elle exige, et qui passe au-dessus de la tête de Barak.
A cet égard, on en appréciera que d’autant plus l’attitude de la dirigeante de Kadima,Tzipi Livni, qui aurait pu, elle aussi, céder aux sirènes du pouvoir et de ses avantages, et retrouver son fauteuil de ministre des Affaires étrangères. Elle a préféré cependant y renoncer pour se tenir en réserve, comme l’exige une démocratie digne de ce nom.
Démocratie, justement, parlons-en ! Car, outre le degré zéro du processus de paix, il y a aussi, au titre du passif de la présence travailliste au gouvernement, la dégradation de la vie publique, de la culture politique et des valeurs démo-cratiques. Cela a commencé à la Knesset et cela se prolonge aujourd’hui par d’infâmes pétitions de rabbins, de lettres ouvertes des femmes de rabbins, et pourquoi pas, demain, des manifestes de leurs beaux-frères ou de leurs petits-fils. Comme les choses sont mal faites, doit penser Ehoud Barak : au moment même où il fait sécession avec fracas avec quatre de ses acolytes, voilà que le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, vient de lancer son opération anti-ONG et parvient à mobiliser une majorité de députés sur un projet de loi visant à intimider les associations vouées à la défense des droits de l’homme en réclamant d’éplucher leurs comptes, et notamment les dons qu’elles reçoivent des gouvernements étrangers (Union européenne et Etats-Unis, de l’argent sale, n’est-ce pas ?).
Là où un leader de gauche aurait dénoncé la dérive et réclamé au moins une condamnation ferme de la part du Premier ministre, la réaction de Barak, fâcheuse coïncidence, est de se délester de ses « camarades » de gauche qu’il dénonce comme de dangereux « post-sionistes » (sic !) -Lieberman aurait pu signer cette perle- pour mieux étreindre le gou-ver-nement Netanyahou-Lieberman, dont la version du sionisme que celui-ci incarne à cor et à cri, visiblement, ne le fait pas frémir.
 
Sancho Pança de la politique
On pourrait poursuivre ainsi la litanie des reproches, décréter Barak fossoyeur du Parti travailliste et de la gauche, le traiter, comme l’a fait Yoël Marcus, le chroniqueur chevronné de Haaretz, de Sancho Pança de la politique israélienne au service de son maître Don Netanyahou.
Il faut bien admettre que la compétence de Barak au ministère de la Défense est incontestable et que peu d’Israéliens, à gauche comme à droite, envisagent un autre candidat que lui à ce poste. C’est sans aucun doute ce qui légitime, à ses yeux, les libertés qu’il prend avec la morale politique. Seulement, pour la gauche israélienne, cela ne suffit pas. Autrement dit, le volet de la paix ne peut être occulté.
Barak et ses fidèles nous assurent que nous sommes à la veille d’un grand changement, d’un grand bouleversement, d’une grande initiative qui exige d’être présent, se référant au précédent de Moshé Dayan qui avait rejoint le gouvernement Begin en 1977 car il savait, sans pouvoir le dire publiquement, que Sadate s’apprêtait à négocier avec Israël.
Si nous sommes dans un cas semblable -ce qu’il ne faut pas exclure car Mahmoud Abbas vient de faire ce qu’il n’avait guère osé faire à ce jour, présenter à Obama un plan de paix palestinien-, pourquoi Netanyahou n’a-t-il pas envisagé d’annoncer cette initiative israélienne avant la réunion fatidique du parti travailliste ? De plus, si elle est aussi audacieuse qu’on le prétend, sur quelle coalition parlementaire Netanyahou et Barak croient-ils pouvoir s’appuyer pour l’avaliser ? Avec le concours d’Avigdor Lieberman et d’Elie Ishaï, le leader du Shass ?
Info ou intox, les Israéliens seront bien vite fixés : il reste tout au plus un an pour lancer cette offre. Après, c’est trop tard, Israël entre en campagne électorale, laquelle n’est jamais propice pour des initiatives de cet ordre, à moins que Netanyahou veuille s’emparer du fond de commerce de Kadima à quelques mois des élections. Cependant, c’est encore une fois l’aile droite du gouvernement qui claquerait la porte. Bref, si les considérations de politique intérieure l’emportent sur l’enjeu lui-même, on est mal barré.     
 
La recomposition de la gauche sioniste
A moins d’une surprise, le maintien d’Ehoud Barak au gouvernement ne servira pas la cause de la paix. En revanche, il y a dans sa décision, pour aussi problématique qu’elle soit, une clarification politique et idéologique qu’il convient de saluer. En ce sens, cette scission, même dans les conditions scabreuses dans lesquelles elle s’est accomplie, n’est nullement à regretter. La gauche sioniste israélienne souffre de l’hétérogénéité sinon parfois de la contradiction entre les diverses tendances qui prétendaient toutes parler en son nom, et ce alors même que sa représentativité politique au Parlement et dans l’opinion diminue. Or, désormais, cette confusion idéologique, cette cacophonie, ces ambiguïtés majeures sont révolues.
Exprimons les choses clairement : il n’y a pas de place entre Kadima et le parti communiste israélien pour plus d’un parti incarnant la gauche sioniste. Il faut donc qu’à la suite de ce départ finalement bienvenu, la gauche israélienne se ressaisisse et se fédère en un seul et nouveau parti avec trois mots d’ordre : paix, égalité, démocratie. Car ces trois piliers constituent la vraie alternative au gouvernement en place. A condition de souscrire à cette ligne de conduite : d’une part, s’exprimer avec clarté sur la fin de l’occupation, sur la lutte contre la pauvreté et le resserrement des écarts sociaux dans une perspective sociale-démocrate, et sur la défense de la démocratie libérale et des droits de l’homme contre la tendance qui se dessine en Israël d’un régime démocratique (car les élections y sont toujours maintenues) d’inspiration antilibérale ; d’autre part, assumer que ce nouveau départ implique une longue marche pour rassembler dans le temps les Israéliens autour de ces revendications.
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