Ecrire ce « livre vérité » est une trahison envers les vôtres. Ne pas l’écrire aurait-il été une trahison envers vous-même ? Ma famille a exercé une énorme pression pour que ce livre transgressif ne sorte pas, car il révèle que mon grand-père a été aux manettes de la Rafle du Vel d’Hiv’. Oui, il s’agit de trahison, mais il y a le choix de fidélité à ceux du dessus ou à ceux qui suivront. Ce n’est pas un livre d’historien, mais 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, je suis étonné de voir à quel point les familles n’ont pas ouvert leur placard. Ce livre pose la question de leur cécité. Face à la collaboration, elles sortent la boussole morale. Il y a un moment où le paravent n’est plus envisageable.
« Il n’est pas possible de révoquer ses gènes », qu’en est-il de la mémoire ? J’ai clairement écrit quelque chose d’irréversible, pour moi fondamentalement, puis comme mémoire familiale. On ne peut pas accéder à la lucidité en une génération pour « tuer » le psychisme d’une famille. Mon grand-père n’était pas un sale type, il a même aidé des Juifs, dignes de son rang d’élites. Jean Jardin était le visage avenant, or ces « gens biens » sont les plus dangereux ! Il incarnait la morale de Vichy, qui a permis le pire au nom de la souveraineté nationale, quitte à « larguer » 4.000 enfants juifs étrangers avec leurs parents, pour ne pas les « séparer ». Le Mal se cache souvent sous l’aile de la morale. Mon grand-père est mort au bon moment, sinon il aurait eu à rendre des comptes. Mais il était malin… Installé en Suisse, il a financé les partis politiques français de droite comme de gauche. Ses réseaux l’ont mis à l’abri. Loin de renier son action, il a toujours gardé la photo de Laval sur son bureau.
« Issu de la honte », de quoi vous sentiez-vous « complice » ? J’éprouve une répulsion à l’idée de me décharger d’une responsabilité éternelle. Certes, je n’y suis pour rien, mais je ne m’en lave pas les mains. La France n’arrive pas à vivre avec ses vérités. Elle a avancé après le film Shoah, puis elle a reculé. Mitterrand a muselé les archives. C’est douloureux… Chacun prend des chemins de traverse pour s’en protéger. Ma famille a fait le choix de vivre en dehors de la réalité, or le coût psychique est élevé. Mon père en est mort à mon âge. La question n’est pas de savoir ce qu’on aurait fait à la place de nos grands-parents, mais ce qu’on en fait maintenant. Je suis un « heureux souffrant », fier et coupable d’avoir trahi ma famille. Aujourd’hui, je n’arrive pas encore à aimer mon grand-père. Chaque génération doit refonder son nom.
Comment envisagez-vous « la réparation » et pourquoi ce parcours passe-t-il par la culture juive ? On est seulement vivant si on est dans le vrai. Il y a mille façons de faire de la fiction, mais ce qui m’intéresse désormais, c’est le vrai. Pourquoi mon grand-père n’a pas couru le risque de l’être avec nous ? J’ai découvert la culture juive grâce au rabbin libéral Ouaknin. Le Talmud me passionne, parce qu’il refuse la réponse. Il fabrique « des hommes et des femmes-questions ». Ce rapport au livre est la vraie raison de survie d’Israël au Moyen-Orient. J’ai eu envie de fonder un second peuple du Livre en Europe. Mon association « Lire et faire lire » se veut une potion magique, permettant aux enfants de se développer par la lecture de retraités. Ce lien intergénérationnel symbolise une réparation, qui vise à préparer l’avenir.
En bref
« C’est peut-être le boulot des petits-enfants de fissurer le silence ». Y compris quand ils sont les descendants de collabos ?
Alexandre Jardin a passé des années à fouiller, secrètement, le passé de son grand-père, Jean Jardin, au parcours pétainiste exemplaire. Qu’impliquait son rôle au sein du cabinet de Pierre Laval ? Au fil de son enquête et de ses rencontres de congénères, son petit-fils est pris d’une nausée glaçante. Fini de se taire, la France n’a pas qu’été résistance ! La vérité doit éclater et la forcer à affronter ses démons. Admirable, Alexandre soulève des questions sans réponse, à l’image du Talmud qui l’a guidé. « Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères, nous restons responsables de notre regard ».
Alexandre Jardin a passé des années à fouiller, secrètement, le passé de son grand-père, Jean Jardin, au parcours pétainiste exemplaire. Qu’impliquait son rôle au sein du cabinet de Pierre Laval ? Au fil de son enquête et de ses rencontres de congénères, son petit-fils est pris d’une nausée glaçante. Fini de se taire, la France n’a pas qu’été résistance ! La vérité doit éclater et la forcer à affronter ses démons. Admirable, Alexandre soulève des questions sans réponse, à l’image du Talmud qui l’a guidé. « Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères, nous restons responsables de notre regard ». Alexandre Jardin, Des gens très bien, éditions Grasset
]]>