Je lis, tu lis, ils écrivent…

Serge Koster, Léautaud tel qu’en moi-même, éditions Léo Scheer, 228 p.
 
Paul Léautaud peut ne pas être un auteur des plus sympathiques : il était misogyne, misanthrope, antisémite. Il n’aimait que ses bêtes, et sa mère, qui ne l’aima pas, qui l’abandonna. Il n’était pas ambitieux, ne se souciait pas de gloire ni de gloriole. Mais c’était un bon écrivain, qui, chose rare, avait un ton inimitable, une langue, proche du parler, mais pourtant écrite. Lisez Le petit ami ou Amours, je ne vous dis que ça, un régal. Serge Koster, écrivain exigeant -ils ne sont pas légion par les temps qui courent- lui voue une passion particulière, avec un autre, très différent, et pour d’autres raisons, Marcel Proust. Il invente ici, ce que son titre laisse entendre, un genre nouveau, inédit à ma connaissance, qui tient de l’essai personnel et d’une démarche autobiographique. Proprement : un « hétéroportrait ». Si l’on devait lui trouver un antécédent dans la littérature, ce serait sans doute Montaigne, et sa forme libre. C’est cette modestie, cette « sérénité du dédain », titre d’un autre livre de Koster, qui, chez Léautaud, lui est une consolation. De quoi au juste ? D’une certaine façon d’être ce qu’il est, ce dont il semble inguérissable et qui s’origine d’une mère trop peu aimante, trop peu présente. Ce récit (de l’autre et de soi-même), on le devine, tient de la confession, avec aveux à la clé, telle rancune persistante, sentiment d’échec et de déclin. Subsistent du désastre l’amour de la littérature et l’amour de l’amour, deux thèmes indéfiniment brodés dans l’œuvre kostérienne.
 
Danièle Kriegel, Ils sont fous ces Hébreux !, éditions du Moment, 230 p.
 
On ne compte plus les livres sur Israël. Des milliers d’ouvrages plus ou moins savants, plus ou moins bien intentionnés qui vous expliquent sa politique suicidaire, son histoire d’une complexité folle, sa sociologie qui ne ressemble à aucune autre. Danièle Kriegel ne mange pas de cette pita-là. Elle nous parle d’Israël comme nul autre avant elle. D’abord, elle le fait de l’intérieur : elle fit son alya au début des années 80, et sa progéniture est israélienne. Ensuite, elle possède une qualité qui n’est pas la chose du monde la mieux partagée : l’art de raconter. Ils sont fous ces Hébreux ! consiste, comme le sous-titre l’indique, en des « chroniques insolites et insolentes d’un Israël méconnu », autant de petits récits significatifs et pleins d’humour sur la société israélienne actuelle, entre extrême modernité et respect scrupuleux
des traditions, pour ne pas dire des rigoureuses lois rabbiniques. Non seulement ces pages se lisent avec jubilation, mais c’est en outre d’une grande originalité. On y apprend mille choses sur la réalité israélienne. Le rapport des gens avec les animaux, des chiens aux chameaux, leur goût pour tout ce qui est nouveau, l’attitude des rabbins en regard de la pratique des mères porteuses, ce qu’il en est de l’homosexualité et l’homoparentalité, le divorce, la kippa made in Palestine. Je vous laisse découvrir la suite. C’est à la fois distrayant et informé (l’auteure n’est pas journaliste pour rien). Israël, terre de contrastes ? Pardonnez-moi ce cliché, mais c’est ici tellement vrai ! 
 
Paula Koiran, Une enfance juive, préface de Serge Klarsfeld, éditions Artistfolio, 144 p.
 
De ce court récit autobiographique, écrit à la troisième personne, son préfacier Serge Klarsfeld dit qu’il est exemplaire. Il l’est en effet à plus d’un titre. Il est un échantillon de ces innombrables récits de vie qui portent témoignage au plus près de la réalité vécue du sort des Juifs d’Europe durant la Shoah. Il est exemplaire aussi par le ton d’une grande sobriété qu’a adopté son auteur.
Courageuse, lucide, déterminée, elle nous conte dans une distance pudique qui n’exclut certes pas l’émotion, le destin d’une enfant puis d’une jeune fille née en Pologne, émigrée avec les siens, une famille de joailliers, à Anvers, que la guerre conduit en France, en zone libre, c’est-à-dire soumise à Pétain avant de l’être aux nazis eux-mêmes. Le père, quant à lui, est resté à Varsovie, où lui et les siens périront dans le ghetto, à moins que ce ne soit à Treblinka. (Les parents avaient divorcé, au grand dam de Léa, la jeune héroïne de ce récit). En France, les arrestations se multiplient, et Léa et sa mère sont arrêtées, placées successivement dans le camp de Rivesaltes et celui des Milles. Dont elles s’échapperont grâce à l’OSE pour finir la guerre en Suisse. L’épouvantable camp de Rivesaltes était dirigé par un homme qui maniait un fouet. Un Français. On espère que cet homme a mal fini.
]]>