Pourquoi et comment est née votre organisation ?
Jerry Rubin : Plus de 4.000 enfants juifs ont pu être sauvés pendant la guerre. Séparés de leurs familles, ils ont dû apprendre à mentir, à dissimuler leur identité, pour échapper au quadrillage mortel des nazis. A la Libération, la plupart d’entre nous se sont retrouvés orphelins, démunis, traumatisés. Un désastre familial. Nous avons réussi à nous reconstruire, mais sans pouvoir parler -ou mal- de notre enfance meurtrie.
Sophie Rechtman : Le déclic, pour notre renaissance, fut cette émouvante et inoubliable rencontre à New York en 1991, en présence de 1.600 enfants cachés en Europe occupée. Comme un appel d’air, nous sentions qu’il fallait créer une amicale. C’est ainsi qu’en octobre 1991 a été fondée l’Association « L’Enfant Caché » que j’ai eu l’honneur de présider durant de longues années. Après 48 ans, nous éprouvions le besoin de réunir ces enfants devenus grands-parents. Il nous fallait parler, raconter.
Comment a évolué l’association ?
S. R. : Nous avons pu louer un bureau au 68 av. Ducpétiaux, au siège du Service Social Juif. Comme si des ailes nous poussaient, ce fut l’essor d’une nouvelle « carrière » pour nos membres adhérents qui sont désormais près d’un millier. Nos ateliers de réflexions à l’Athénée Ganenou, animés par le professeur Marcel Frydman, notre première rencontre européenne organisée à l’ULB ont connu des succès retentissants et nos activités, nos cafés-goûters, nos brunchs font notre renommée.
Quels sont vos objectifs ?
J.R. : Ils se portent sur la transmission de la mémoire et sur la mise en lumière de l’action héroïque de nos sauveurs. Si nous avons survécu, c’est grâce à eux, malgré le risque encouru. Nous participons aux manifestations de reconnaissance à leur égard. Comment oublier, parmi d’autres héros, le Père Bruno Reynders, l’avocat Vandenberg ou Yvonne Jospa qui avec son équipe du Comité de Défense des Juifs a contribué au sauvetage de tant d’enfants. Toujours présente lors de nos activités, Andrée Geulen est la seule survivante de l’équipe.
Comment s’effectue le travail de transmission ?
Régine Suchowolski : Des écoles nous invitent régulièrement pour témoigner de notre expérience d’enfants cachés alors que nous avions l’âge de ces enfants qui nous écoutent avec attention. Leurs réactions nous permettent d’élargir le débat, de parler du racisme, des autres génocides, du négationnisme. Certains enseignants sont eux-mêmes impressionnés. De nombreuses publications paraissent et nous en faisons l’écho. Après Viviane Teitelbaum (Des larmes sous le masque), d’autres témoignages, en Région flamande, réunis par d’éminents spécialistes tels que Herman Van Dormael et Marc Van Roosbroeck, nous touchent profondément.
J.R. : Ce travail de mémoire implique notre participation continuelle sur le terrain, lors des cérémonies commémoratives à la Caserne Dossin, au Fort de Breendonk, au Mémorial d’Anderlecht. Avec « Présence pour la Mémoire Juive », qui regroupe les déportés, les résistants et les enfants cachés, nous avons l’an dernier, à l’initiative de la Communauté israélite libérale de Belgique, activement participé, depuis la synagogue Beth Hillel, à la lecture diffusée par Radio Judaïca, des 25.000 noms de nos déportés. Jour et nuit. Récemment, nous avons participé à l’hommage international aux Justes parmi les Nations organisé par le Forum anversois. Nous sommes évidemment membres du conseil d’administration de la Fondation du Judaïsme de Belgique et du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique.
Votre trimestriel E.C. Infos ! est devenu un outil très utile…
J.R. : Il nous permet d’informer nos membres quant à leurs droits, nous les orientons vers l’Administration des Victimes de Guerre, avec l’aide du Service Social Juif. Nous réagissons aux manifestations d’antisémitisme ou de négationnisme, tout comme nous intervenons, si besoin est, auprès des autorités politiques. Nous publions une page « Avis de recherche », car encore aujourd’hui, des enfants cachés recherchent toujours d’autres enfants cachés ainsi que leurs sauveurs ou descendants, dont ils étaient trop jeunes pour se souvenir.
Et vous Sophie Rechtman, que ressentez-vous ?
S.R. : Pendant près d’un demi-siècle, j’ai gardé le silence, et puis grâce à New York, à Myriam Abramowicz et à son film Comme si c’était hier, je me suis sentie libérée, mais ma mémoire est restée intacte. Une famille disparue, une enfance détruite, comme tous les enfants juifs cachés, il a fallu que je me libère d’un poids qui était en moi. C’est au sein de l’Association que nous avons trouvé la force de parler et de transmettre, et je suis aussi une mamy comblée. J’ajoute que nous nous devons d’aider les jeunes afin qu’ils puissent aborder leur avenir avec l’espoir de s’affirmer en tant que citoyens responsables. Dans le cadre du travail du CCLJ « La haine, je dis non ! », j’ai la chance de m’adresser à la jeunesse au travers de notre vécu d’enfants cachés, pour les aider à lutter contre les dérives et surtout les convaincre à vivre ensemble, dans le respect des autres.
Infos : 02/538.75.97 – Avenue Ducpétiaux 68, 1060 Bruxelles – E-mail : enfantcachebelgique@hotmail.com
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