Pourquoi êtes-vous aimantée par la mémoire et la guerre ? Il est vrai que j’explore à nouveau ces sujets, mais cette fois d’un point de vue féminin. La mémoire m’obsède. D’où vient-on ? Qui sommes-nous ? Comment devenir une femme juive ? Je ne conçois pas ma vie sans écriture. On est tous pétris de traces et de secrets de famille, mais ils me servent de matière romanesque. Enfant, j’ai été bercée par les récits de guerre des miens, qui ont connu l’Occupation et la guerre d’Algérie. Outre l’éradication de millions de Juifs et de la culture juive d’Europe centrale, les nazis ont causé la « mort » intime des survivants et de leurs petits-enfants, sur lesquels rejaillit la Shoah. Notre victoire ? Pouvoir en parler et l’écrire.
De quoi vos héros sont-ils prisonniers ? Mes personnages ont été nourris par mes morts. Mouna est le fruit de mes deux grands-mères, décédées lors de l’écriture de ce roman. Les Juifs ne vont pas trop au cimetière, ils préfèrent parler de leurs défunts pour les maintenir vivants. Or, Mouna pose un voile sur son passé d’avant 1945. Cela lui saute à la figure lorsque sa petite-fille, Klara, lui renvoie le miroir de sa propre histoire. Mouna ne peut plus rester silencieuse. Les conséquences d’une guerre atteignent profondément les êtres. Mouna est enfermée dans son amour perdu pendant la Seconde Guerre mondiale. Klara souffre à cause de Ron, qui porte les stigmates de la dernière guerre du Liban. Brisé intérieurement, il est incapable d’aimer.
Quels « oiseaux noirs » planent sur leurs vies ? Le titre de mon roman est symbolique et reflète leur mauvaise conscience, les fantômes qui les hantent et les dangers qui guettent Israël. Je suis fascinée par ce pays. A l’instar de Massada, il m’évoque une forteresse assiégée de toutes parts. La première fois que j’y suis allée, j’ai été frappée par la beauté absolue de ce lieu, sur lequel pèse une menace constante. Le choc était tel que ce livre s’est imposé en songeant au dernier homme de Massada, chargé de tuer les siens pour ne pas tomber aux mains des Romains. Plus que sa propre mort, il doit affronter celle de ses proches et de son peuple. Le peuple juif doit résister en permanence et cultiver sa mémoire. C’est pour ça que j’écris.
Que signifie résister et quel sacrifice cela implique-t-il ? Mes deux grands-pères ont combattu dans la France libre, mais ils n’en parlaient pas. Il y a un exil des deux côtés de ma famille, qui ne s’est jamais laissée abattre par les difficultés. En tant que femme et écrivain, je procède de leur capacité à résister. Il s’agit de dire non, mais il y a un prix à payer. Pour certains, c’est l’impossibilité de se construire, pour d’autres, c’est la vie. On ne peut pas faire le deuil de tout. L’héroïsme englobe la capacité de se transcender, d’oublier son existence et la finitude de son présent, pour se projeter dans un but plus grand que soi. Je pense à Jean Moulin ou à Robert Desnos, dont j’adore les poèmes d’amour. Mort en déportation, ce résistant a connu un destin tragique. Ce roman nous rappelle qu’il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre. A force de chercher, on peut se perdre… Aussi ce roman se veut-il une ode à la vie !
En bref
Klara est avant tout une voix, une voix qui interroge sans cesse sa grand-mère Mouna qui l’élève. Une voix cantonnée aux cabarets, repérée un jour par Ron. Il l’engage pour une comédie musicale sur Massada. L’amour les unit, mais leurs retrouvailles en Israël sonnent le glas d’une promesse. Klara en devient mutique et s’apprête à renoncer à la musique, mais Mouna accourt à son secours. Le sort de sa petite-fille fait écho à la tragédie d’un passé qu’elle a toujours tu. Olivia Elkaim livre un roman puissant, où règne un silence aussi dense que le brouillard de l’histoire qui tenaille ses héros. Les mots ne réparent pas tout, mais ils peuvent raviver les morts et contribuer à résister.
Olivia Elkaim, Les oiseaux noirs de Massada, éditions Grasset
Rencontres
Olivia Elkaim et Alexandra Jardin seront présents à la Foire du Livre de Bruxelles du 17 au 21 février prochains. Plus d’infos : www.flb.be
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