L’Egypte au risque de la démocratie

Si un gouvernement démocratique s’installait au Caire, serai-il nécessairement plus anti-américain et anti-israélien que l’actuel ? Rien n’est moins certain, comme l’explique le journaliste Alain Frachon* dans ce texte dont nous publions une synthèse et des extraits.

C’est paradoxal : la possibilité d’un début de libéralisation des régimes arabes devrait réjouir et Jérusalem et Washington. Et pourtant, il n’en est rien. C’est la « jurisprudence Iran », la crainte que se répète au Caire ce qui s’est passé à Téhéran il y a trente-deux ans.

Au milieu de l’hiver 1978-1979, des manifestations monstres chassent le plus grand ami des Etats-Unis dans la région et l’unique allié proche-oriental d’Israël – le chah d’Iran. Le clergé chiite autour de l’ayatollah Khomeiny s’empare du pouvoir et instaure la République islamique. (…)

Mais, contrairement à ce qui se passait à Téhéran, les manifestants du Caire, n’entonnent aucun slogan islamiste ni des mots d’ordre antiaméricains ou anti-israéliens. Reste que l’unique opposition sérieuse en Egypte est bien constituée des Frères musulmans, formation qui est la mère de l’islamisme militant…

Or, les Frères dénoncent depuis belle lurette l’un des piliers de l’équilibre stratégique au Proche-Orient : l’accord de paix conclu le 26 mars 1979 entre l’Egypte et Israël. (…) Et personne ne doute que des élections libres leurs feraient une large place (…)  Mais un gouvernement égyptien démocratique serait-il pour autant plus antiaméricain ou anti-israélien que le régime actuel ?

Car, qui nourrit l’actuel mélange d’anti-américanisme et d’hostilité radicale à Israël, voire d’antisémitisme pur et simple, sinon les régimes du Caire et de Riyad, les grands alliés des Etats-Unis dans la région ?

Cela fait des années que la presse officielle égyptienne et les maisons d’édition du Caire diffusent -avec le plein accord d’Hosni Moubarak- toute une littérature sur une (…) vaste conspiration américano-sioniste ! Où a-t-on décliné en feuilleton télévisé, avec le plein accord du pouvoir, Les Protocoles des sages de Sion ? En Egypte encore.

La Turquie plutôt que l’Iran

Pourquoi ? Parce que l’Egypte et l’Arabie saoudite sont des autocraties, donc des régimes peu sûrs de leur légitimité. La liberté laissée aux délires antiaméricains ou antisémites fonctionne comme un dérivatif : elle est une manière de détourner l’attention des vrais problèmes.

Plus le régime est proche des Etats-Unis, plus il éprouve le besoin de se dédouaner à l’intérieur en laissant libre cours à cette radicalité rhétorique. (…) Seulement, cela a un prix. C’est ce discours-là qui a nourri la sympathie pour Al-Qaïda et pour le djihadisme international.

L’ébranlement des autocraties arabes accouchera sans doute de régimes moins accommodants à l’égard des intérêts américains. Mais le modèle iranien n’est pas forcément le plus probable. Il est enraciné dans un révolutionnarisme chiite qui n’existe pas dans le monde arabe.

Il y a fort à parier que les classes moyennes égyptiennes lorgnent plus volontiers du côté d’Ankara que de Téhéran. Si une formation politique doit les séduire, c’est l’AKP, le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan.

L’homme et son parti ont des zones d’ombre. Mais, jusqu’à présent, Erdogan a contribué à démocratiser la Turquie, à en développer l’économie, tout en maintenant le pays dans l’OTAN. Et si, depuis le grave incident maritime de mai 2010, les relations avec Israël ne vont pas fort, elles ne sont pas rompues pour autant…

www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/03/l-egypte-le-monde-arabe-et-la-democratie_1474645_3232.html

 

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